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Cinéma 4 min de lecture

Lâchez les chiens !

Cinéma

Article paru dans Édition octobre 2023
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Douglas Munrow (Caleb Landry Jones), personnage discret du nouveau film de Luc Besson, *Dog Man*, n’a pas grand-chose en commun avec l’image traditionnelle du criminel de génie, comme Hannibal Lecter, ni avec celle du brillant maître-voleur qu’est Thomas Crown. La conversation qu’il entretient avec la psychiatre Evelyn (Jojo T. Gibbs) s’apparente davantage à une introspection ouverte, voire à une confession, qu’à un interrogatoire visant à mettre au jour les circonstances et le mobile du crime. Depuis sa cellule de prison, on découvre, à travers un regard subjectif, la relation intime qui lie Doug à ses chiens, un lien qui recèle à la fois un mécanisme de compensation et de résilience, car Doug est un marginal, un homme qui a été gravement maltraité durant son enfance.

« Partout où quelqu’un est malheureux, Dieu y envoie un chien », écrivait le poète Alphonse de Lamartine, fournissant ainsi la citation d’ouverture du nouveau film de Besson – qui n’est ni un thriller classique misant sur des attraits superficiels, ni un portrait psychologique systématiquement profond d’un homme qui puise dans sa douleur et dans l’aide de ses amis à quatre pattes une énergie criminelle, formant ainsi un mouvement de résistance des exclus de la société. Au cours du parcours décrit dans *Dog Man*, Doug traverse diverses étapes de transformation, tant intérieure qu’extérieure – notamment par le travestissement –, mais le film laisse toutefois ouverte la question de savoir si cela doit être interprété comme l’expression d’un état mental instable. Ce film, dont l’atmosphère est rendue extrêmement intense par la composition visuelle et la bande originale, interprète ainsi le personnage de Douglas au moins aussi comme l’antagoniste décalé, voire déjanté des grands super-héros, quelqu’un qui, avec peu d’énergie criminelle et de ressources, voire seulement avec quelques chiens, peut tenir tête au FBI et à d’influents chefs de gangs. En ce sens, Doug le super-vilain est un anti-héros brisé, dont la nature malfaisante est racontée sans aucun élément fantastique. La proximité avec *Joker* (2019) de Todd Phillips est indéniable, jusque dans la bande originale d’Eric Serra, qui s’inspire manifestement d’Hildur Guðnadóttir. Dans *Joker*, on entend encore « Send in the clowns » en référence au masque de clown d’Arthur Fleck (Joaquin Phoenix). Dans *Dog Man*, cela devrait plutôt être : « Send in the dogs ».

Luc Besson ne nous offre toutefois pas un véritable aperçu de l’existence profondément triste et des choix individuels de cette vie en marge – la dramaturgie est trop saccadée pour cela : aux scènes plutôt intimistes de l’entretien en cellule entre le détenu et la psychiatre, qui visent à faire preuve d’empathie et à apporter des explications, s’ajoutent sans cesse des passages analeptiques qui s’inscrivent davantage dans la tradition des situations types de divers genres du film policier – courses-poursuites, cambriolages, confrontation finale. Une alternance brutale entre une description lucide du présent et des flash-backs sur le passé structure ce film, ce qui ne laisse toutefois plus aucune possibilité d’évolution au personnage. Besson s’intéresse davantage à un portrait censé susciter à la fois l’irritation et la fascination, et qui réunirait ces deux états d’esprit en un seul – les intermèdes comiques sont tout à fait admissibles pour Besson, notamment grâce aux séquences avec les chiens, chorégraphiées avec beaucoup de style, qui viennent toujours en aide à Doug dans les situations d’urgence. La vie de Douglas Munrow est dépeinte comme une succession d’outrages et d’humiliations, de prise de conscience et de révolte. Caleb Landry Jones reste toujours le pôle central de ce film ; c’est sa présence qui confère au récit toute la gravité nécessaire. Il tire l’intensité de son jeu d’acteur de son regard fixe et d’acier et de ses yeux presque vitreux, qui laissent entrevoir une existence profondément triste et expriment la dimension tragique de ce personnage meurtri. Dog Man résout certes sa critique de l’injustice – qui est davantage affirmée qu’explorée en profondeur – de manière particulièrement dramatique et exagérée.