Des mains glissent sur le tissu bleu, des ornements dorés sont cousus, éclairés d’une lumière chaude et douce – un travail empreint d’une grande intimité. Ces mains appartiennent à Halim (Saleh Bakri), un tailleur, un « maître » de son métier, un art en voie de disparition. Il est marié à Mina (Lubna Azabal) ; le couple n’a pas d’enfants, et Halim semble renfermé. À travers des plans judicieux, la réalisatrice et scénariste marocaine Maryam Touzani met en évidence, dans son deuxième long métrage *Le Bleu du Caftan*, ce qui constitue la substance même de son récit : il s’agit d’un amour interdit qui ne peut s’exprimer que par des gestes muets, des contacts, des marques de tendresse. Halim est homosexuel ; son affection va à Youssef (Ayoub Missioui), son apprenti à l’atelier – un amour qui doit rester secret pour préserver l’honneur de sa femme et en raison des sanctions sociales qui pèsent sur eux.
Contrairement à *Adam* (2020), le premier film de Touzani, ce ne sont pas cette fois-ci les pâtisseries qui sont au cœur de l’intrigue, mais le tissu. Une érotisme se dégage des textiles, qui se déploie avec beaucoup de délicatesse. Touzani décrit l’histoire de cet amour interdit comme un espace d’expérience de la sensualité ; cet amour trouve son substitut dans l’acte de création. Les gestes délicats de Halim semblent pour ainsi dire inscrits dans son corps ; les gros plans minutieux sur ses mains et ses doigts en témoignent. C’est quelqu’un qui, à l’instar de Samia (Nisrin Erradi) dans *Adam*, a parfaitement intériorisé l’art de son métier. Dans son langage visuel, le film ne se passe toutefois pas des formules mélodramatiques classiques pour mettre en lumière cette relation triangulaire : assis en triangle autour de la table, la réalisatrice réunit ses personnages dans le cadre, une constellation tout à fait sobre d’amour et de malheur. Touzani, avec sa directrice de la photographie Virginie Surdej, tire toutefois ces images d’une attitude tout à fait respectueuse qui, dans la plus pure tradition du cinéma d’art et d’essai, ne met pas l’accent sur des tournants excessivement dramatiques, mais met en avant des moments de réflexion posée et d’acceptation. Chez Touzani, il n’y a jamais d’explosion de mesquinerie ou de jalousie ; on y perçoit plutôt un sentiment d’amour universel au sein d’un couple marié, qui ouvre la voie à la compréhension mutuelle – c’est ainsi que la tension dans *Le Bleu du Caftan* se fait véritablement sentir. Il s’agit en fin de compte d’un sentiment désenchantant de double impuissance : face aux exigences d’adaptation à une norme sociale et face au désir individuel, à l’aspiration à l’ouverture et à la liberté. Comme dans son film précédent, Touzani traduit cela par l’utilisation formelle de l’espace cinématographique, notamment à travers la bande-son : d’une part, la réduction et la concentration sur un nombre restreint de décors dominent, ainsi que le point culminant de l’intrigue qui se déroule en un seul et même lieu, cet atelier hors du temps situé dans la vieille ville de Salé, au Maroc. C’est de là que le film tire son intensité dramaturgique : c’est un univers étouffant, fait de répression et d’isolement. D’autre part, il y a dans *Touzani* cette lueur d’espoir, ou plutôt : cette sonorité d’espoir : le cri strident des mouettes qui passent dans le ciel laisse deviner une plage toute proche – il existe manifestement un espace extérieur non défini, ce qui suggère une certaine liberté.
Considérés côte à côte, *Adam* et *Le Bleu du Caftan* révèlent plus clairement une vision artistique : un premier fil conducteur est la représentation nostalgique d’un Maroc loin de ses évolutions actuelles fulgurantes, un retour aux traditions artisanales. Une deuxième ligne directrice se concentre sur des personnages qui, en harmonie avec eux-mêmes et leurs proches, parviennent à surmonter les tabous sociaux et les rôles de genre dépassés, et trouvent ainsi leur voie.