« Nul n’est plus esclave que celui qui se croit libre sans l’être », telle est la citation de Johann Wolfgang Goethe qui ouvre le film. Des fanfares annoncent solennellement une arrivée, puis, soudain, dans une succession d’images vertigineuses, la Statue de la Liberté se retrouve la tête en bas : Il y a quelque chose qui cloche dans cette Amérique dépeinte par *The Brutalist*. Dans le troisième film du réalisateur américain Brady Corbet, un architecte de l’immédiat après-guerre tente d’échapper à ses traumatismes en émigrant : Adrien Brody incarne Laszlo Tóth. C’est un architecte juif de renom, un ancien élève brillant du Bauhaus originaire de Hongrie, qui émigre aux États-Unis et s’installe en Pennsylvanie pour y commencer une nouvelle vie. Et dans ce pays prometteur l’attend le magnat méphistophélique van Buren (Guy Pearce), une réinterprétation du producteur musical de *Vox Lux*, le précédent long métrage de Corbet, une figure purement capitaliste. Il saura rapidement reconnaître le talent de cet artiste visionnaire et le soutenir dans son propre intérêt. Il s’agit d’abord d’un architecte en pleine ascension et de la déconstruction de l’idée iconique de liberté – *The Brutalist*, après des productions plus modestes comme *Childhood of a Leader* (2015) et Vox Lux (2019), il s’agit une fois de plus d’un fantasme d’ascension sociale que Corbet peut cette fois-ci mettre en scène avec une grande opulence. Tout dans ce film est placé au service de l’idée de grandeur : d’une durée épique de près de quatre heures, le film est tout simplement époustouflant. Les costumes, les décors, les accessoires et la musique sont riches en détails et confèrent à cette grande « Americana », qui couvre plus de trente ans de la biographie de l’artiste, sa prétendue authenticité, qui n’en est pas une : La vie de Lázlo Tóth est présentée de manière si saisissante, tant par son contenu que par sa forme, qu’on serait tenté de croire qu’il s’agit d’un personnage historique de l’histoire de l’art. Lázlo Tóth est chargé par van Buren, en l’honneur de sa mère décédée, de construire sur une colline près du domaine familial un grand centre communautaire qui réunira une bibliothèque, un gymnase et une chapelle. Le projet est vaste et ambitieux, sa réalisation moderniste, dans le style du brutalisme : pierre sur pierre, maçonnerie à l’état pur, surfaces lisses, brutes et épurées.
Laszlo Tóth a survécu à l’Holocauste en Hongrie – le personnage de Brody, tiré du roman de Polanski *Le Pianiste* (2002), influence bien sûr la perception du film –, puis il émigre aux États-Unis pour y vivre le rêve américain. Sa femme Erzsébet (Felicity Jones) ne tardera pas à le rejoindre. Tóth et sa femme vont vivre ce rêve… ou peut-être pas. La scène d’ouverture du film le montre sans équivoque : vus de dos, nous suivons cet homme qui remonte à la surface depuis l’intérieur d’un bateau et aperçoit la Statue de la Liberté. Quelqu’un sort de l’ombre pour entrer dans la lumière, à la recherche de la liberté. Et pourtant, ce n’est pas le cas. La Statue de la Liberté est à l’envers ; grâce à un mouvement de bascule de la caméra, le caractère illusoire de ce rêve est d’ores et déjà mis en évidence. Corbet intègre avec virtuosité dans son film des jeux de formes appropriés, auxquels il confère en permanence un caractère ambigu. Il y a ce train qui transporte des matériaux de construction, une petite baraque en bois menant au domaine de van Buren, ce sont ces images chargées de sens qui font remonter à la conscience les souvenirs de Tóth liés aux camps de concentration – ce sont des ambivalences que Corbet met délibérément en place, sans pour autant nuire au classicisme de sa mise en scène. Ce sont des références inscrites dans la forme qui témoignent du fait que le passé, le présent et l’avenir ne peuvent jamais être dissociés. Le passé s’enracine sans cesse dans le présent immédiat et influence l’avenir. Tout comme *The Childhood of a Leader* et *Vox Lux* étaient deux récits très différents sur l’ascension sociale, le petit dictateur et la chanteuse pop en pleine ascension se reflètent de multiples façons dans la figure de l’architecte hongrois Lázlo Tóth : Une fois arrivé au pouvoir, il reproduit les brimades et la violence verbale qu’il a probablement lui-même subies au camp de concentration de Buchenwald. *The Brutalist* est donc aussi un film sur la Shoah, sans pour autant recourir au répertoire d’images désormais emblématiques tirées de films tels que *La Liste de Schindler* (1993) ou *Shoah* (1985) de Claude Lanzmann.
Corbet prend tout son temps pour présenter le personnage, dont il dévoile le parcours à travers de nombreuses scènes de dialogue, mettant en avant tant sa relation avec son mécène que celle avec sa femme. Adrien Brody joue avec beaucoup de retenue, tandis que Felicity Jones apporte une touche d’agressivité – dévoilant sans cesse leurs espoirs, leurs désirs, leurs revers et leurs désillusions. Corbet est considéré par beaucoup comme le cinéaste américain qui porte en lui une sensibilité d’auteur européen et qui se consacre à cette période historique du cinéma d’art et d’essai : la citation d’Ingmar Bergman tirée du Septième Sceau (1957) est peut-être l’expression la plus claire que Corbet ait donnée jusqu’à présent de cette attitude. *The Brutalist* aborde de manière complexe et un peu cynique l’insondabilité de l’art. Dans une scène se déroulant à la table à manger de van Buren, Corbet exprime clairement cette idée : il est impossible d’expliquer ou de raconter la guerre, estime Tóth ; l’Holocauste est inconcevable. De même, l’art de Tóth doit d’abord se suffire à lui-même : « Rien ne s’explique par lui-même. Existe-t-il une meilleure description d’un cube que celle de sa construction ? », peut-on lire à un moment donné. Ce n’est qu’à la fin, lorsque l’épilogue s’ouvre et que l’on réfléchit à l’œuvre de l’architecte brutaliste à l’occasion d’une rétrospective à la Biennale de Venise en 1980, que le tour de force virtuose de Corbet se dévoile pleinement. Ce récit de quatre heures ne permet pas vraiment de mieux cerner l’acte artistique au sein du projet de construction. Seuls les titres des chapitres qui structurent le film – *The Enigma of Arrival*, The Hard Core of Beauty – sonnent de manière prometteuse et démonstrative, mais ils ne fournissent jamais de véritables éclaircissements sur la volonté artistique de Tóth. Son art reste insaisissable ; les bâtiments ne sont de toute façon pas visibles, ce sont en fin de compte des œuvres inachevées, tout comme la nature de Tóth reste insondable. *The Brutalist* décrit le parcours d’un homme qui passe des ténèbres à la lumière – la scène d’ouverture reproduit magistralement ce parcours à travers le travail de la caméra – un être sans patrie, poussé par des forces extérieures, dont les traumatismes ne le quittent jamais et en engendrent de nouveaux. Il s’agit du mythe de l’idée de liberté, du fossé entre l’Europe et l’Amérique ; oui, c’est un film presque européen sur l’Amérique, qui traite de la perversion du récit « des bas-fonds à la richesse ». Dans ses trois films réalisés à ce jour, Corbet observe avec une grande lucidité comment les personnages en pleine ascension sociale reproduisent les systèmes de pouvoir dans un contexte nouveau. On peut d’ailleurs supposer que le réalisateur lui-même, après avoir remporté le Lion d’argent à Venise pour la meilleure réalisation et avec la nomination désormais annoncée pour dix Oscars, a de bonnes chances de remporter des distinctions. Tourné au format VistaVision des années 1950 et sur pellicule analogique, le film mise d’ailleurs sur la qualité organique du support. The Brutalist a clairement montré que Corbet se considère comme un puriste du cinéma : avec sa durée de près de quatre heures, son nouveau film, avec son ouverture et son entracte de quinze minutes, s’oppose directement à l’industrie du divertissement actuelle, qui mise sur des durées d’attention courtes.