No Time To Die – aucun titre de film de cette série, qui dure désormais depuis près de soixante ans, ne décrit sans doute mieux son héros : James Bond, cet agent immortel né pendant la Guerre froide, vit sous la direction de Cary Fukunaga sa vingt-cinquième aventure. En effet, depuis sa première apparition dans Dr. No (1962), Bond a tout simplement été trop occupé pour mourir – après tout, cette nouvelle aventure n’a d’autre but que de sauver le monde. C’est pourquoi la retraite idyllique dont Bond profite en Italie prend rapidement fin. Son ancien collègue de la CIA, Felix Leiter (Jeffrey Wright), lui demande de l’aider à retrouver un dangereux scientifique russe agissant pour le compte du mégalomane Safin (Rami Malek), et c’est ce Safin qui cherche à plonger le monde dans un chaos effroyable…
Nous savons depuis *Casino Royale* (2005) que le Bond incarné par Daniel Craig est en réalité un homme comme vous et moi, qui ne souhaite rien de plus qu’une existence tout à fait paisible et bourgeoise. Rien n’est moins utopique. On découvre ainsi que la mystérieuse Madeleine (Léa Seydoux), qui, dans un geste d’une sérénité bien trompeuse, s’enfuit avec Bond au volant d’une Aston Martin à la fin de Spectre (2016), est en réalité un personnage très louche qui brise le cœur de Bond. La chanson titre interprétée par Billie Eilish en dit long à cet égard. Depuis Casino Royale (2005), ce rebondissement ne devrait guère surprendre ; ce n’est qu’une souffrance supplémentaire pour cet agent déjà bien tourmenté (d’Land du 4 décembre 2020). Et cette histoire d’amour fait dériver *No Time To Die* davantage vers le mélodrame que n’importe quel autre film de James Bond ; ce film n’a plus grand-chose en commun avec un film de super-agent qui, par essence, a toujours reposé sur les superlatifs et qui ne pourrait pas du tout fonctionner à l’écran sans une ironie très marquée. Si, dans *Skyfall* (2012), les pierres tombales des parents de Bond sont mises en scène, alors il a sans aucun doute une origine, et qui a un début a aussi une fin. *No Time To Die* – oui, le mensonge se cache déjà dans le titre.
Et c’est là que réside le nœud du problème et, en même temps, la conséquence ultime de cette impasse narrative, à laquelle *No Time To Die* aboutit désormais définitivement. Il clôt la série des films avec Craig et laisse également entrevoir la fin de la formule « Bond en tant qu’être humain » ; par conséquent, il pourrait rendre 007 – le titre est à cet égard significatif pour l’avenir – à nouveau immortel pour de nouvelles aventures. Bond n’a jamais été un être humain, il n’a jamais eu le droit de l’être ; comment aurait-il pu, sinon, servir pendant tant d’années de support à tant de fantasmes masculins et féminins ? Comment aurait-il pu autrement évoluer avec tant de grâce au rythme de son époque ? Pour le dire sans détour : si James Bond se brosse les dents ou, pire encore, se met au service d’une cuisine pour enfants, c’est que la fin est proche.
« Continuité et changement » : c’est ainsi que James Chapman résume le facteur de réussite de la série¹. Or, c’est précisément là que les exigences du « changement » et de la « continuité » s’opposent irrémédiablement.
Après que Christopher Nolan a déjà offert à son public, avec John David Washington dans *Tenet*, un James Bond noir, *No Time To Die* se caractérise par une exploration de la diversité de genre teintée de politique identitaire et d’un pseudo-féminisme excessif. C’est l’agent noire Nomi (Lashana Lynch) qui a obtenu le statut « 00 » et, par là même, le permis de tuer. Cela fait désormais deux ans qu’elle est au service de Sa Majesté. D’une manière générale, le film veut en finir avec Bond ; celui-ci semble hors du temps, et même son nom semble tomber dans l’oubli. Le film semble en conflit avec lui-même, avec l’acteur Daniel Craig, ainsi qu’avec l’image de la masculinité qu’il incarnait et qui doit désormais être corrigée. Bond est pour ainsi dire mis à l’écart par les facteurs de l’air du temps qui ont toujours été constitutifs de la série. Il n’est plus qu’une ombre dans le royaume des morts de la série de films qui porte son nom.
1 Chapman, James (2007) : Licence To Thrill. A Cultural History of the James Bond Films. Londres : I.B. Tauris