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Cinéma 7 min de lecture

La fascination pour le mythe

Les films de Robert Eggers

Article paru dans Édition janvier 2025
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Il est considéré comme l’enfant prodige montante du cinéma américain contemporain, celui qui, grâce à un langage cinématographique novateur, prouve que le cinéma d’auteur et le cinéma de genre ne sont pas incompatibles : Robert Eggers. Avec seulement trois films à son actif, il s’est imposé comme un réalisateur très prometteur. *Nosferatu*, le remake du classique de Friedrich Wilhelm Murnau, est son dernier film en tant que réalisateur.

L’intérêt d’Eggers pour le mythe caractérise tout particulièrement l’ensemble de ses films. C’est donc quelqu’un qui évolue tout particulièrement près du cinéma de genre ; il aime les grandes histoires et leurs archétypes, intemporels et pouvant toujours être réinterprétés. Les films d’Eggers sont donc manifestement des films de genre, des films d’horreur et d’aventure. Il ne se soustrait pas à ces catégories bien définies, mais il les subvertit et les élargit, en jouant toujours sur la frontière entre le pur divertissement et le système de références intellectuelles. Pour constater cette tendance au renouveau, il suffit de se pencher sur le parcours de Robert Eggers : le futur réalisateur a d’abord fait ses débuts au cinéma en tant que costumier et chef décorateur ; c’est donc un artiste qui aborde ses univers cinématographiques avant tout à travers la forme. Il s’agit là d’un aspect non négligeable de son œuvre, car c’est en cela que réside son œil particulier pour la conception visuelle des espaces, à travers les décors, les accessoires et les costumes – c’est un véritable « metteur en scène », au sens premier du terme français. Chez Eggers, les formules établies de la tradition narrative cinématographique et la volonté artistique individuelle, le sens de la mise en scène, se rejoignent ainsi de manière innovante. À Hollywood, il fait ainsi partie de cette nouvelle génération de réalisateurs talentueux qui imprègnent le cinéma de divertissement préformaté d’ambitions artistiques modernistes – à l’instar d’Ari Aster, Jordan Peele ou Alexander Garland.

Aux côtés d’une poignée de confrères, Eggers s’est fait un nom en tant que représentant de l’« art-horreur » : Dans son premier film, The Witch (2015), Eggers a combiné des motifs d’horreur classiques avec l’éveil de la sexualité féminine au sein d’une communauté religieuse puritaine et répressive de la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle. Astucieusement commercialisé par le studio de production A24, ce film a été perçu à la fois comme un film de genre très classique et comme un film d’art et d’essai particulièrement stylisé et artistique : Lorsque le plus jeune fils disparaît, les parents fanatiques soupçonnent leur fille Thomasin (Anja Taylor-Joy) d’être une sorcière. À travers des images saisissantes, ce film d’horreur met en scène le conflit ancestral entre le bien et le mal, tout en proposant deux approches d’interprétation différentes : la perspective éclairée interprète le destin de la famille comme le résultat, dont elle est elle-même responsable, de la souffrance et du délire religieux, tandis que la lecture mythologique prend une légende populaire au pied de la lettre. La véritable horreur naît de la séparation stricte entre ces deux approches, qui ne laisse aucune place au chevauchement.

La sexualité refoulée, l’isolement et la folie marquent également son long métrage suivant, *The Lighthouse* (2019), dans lequel il a réuni devant la caméra Robert Pattinson et Willem Dafoe pour un duel d’acteurs aux allures de pièce de théâtre intimiste. Se déroulant à la fin des années 1890, l’histoire suit deux gardiens de phare, Thomas Wake (Dafoe) et Ephraim Winslow (Pattinson), qui vivent sur une île isolée. Alors qu’ils s’occupent du phare, les deux hommes commencent à succomber à la rudesse de leur environnement, tandis que leur relation s’envenime. L’atmosphère sombre résulte de la photographie en noir et blanc et de la bande-son envoûtante. Conformément à l’approche d’Eggers, les frontières entre réalité et délire s’estompent rapidement : l’accent est mis ici sur l’expérience intense et surréaliste, notamment parce qu’Eggers établit de manière ludique des liens avec les récits bibliques, la légende d’Odin et d’autres thèmes mythiques. Le travail de recherche minutieux d’Eggers, l’analyse rigoureuse des sources historiques, ainsi que la reproduction fidèle des documents écrits et des objets font partie des marques de fabrique du réalisateur.

Sa fascination pour les thèmes mythiques s’est finalement manifestée de manière tout à fait évidente avec *The Northman* (2022). Son recours à ce texte fondateur de l’époque nordique ancienne, la saga d’Amletus, et son adaptation constituent une évolution nettement plus radicale par rapport à ses deux films précédents. Sur le plan narratif, ce film s’inscrit dans les codes du film d’aventure : le voyage en est le topos central, qui semble ici n’être dicté que par la vengeance. Lorsque le frère renégat Fjölnir (Claes Bang) tue le roi Aurvandil (Ethan Hawke), son fils ne songe qu’à se venger. Devenu adulte, Amleth (Alexander Skarsgård) retourne dans son pays natal pour venger le meurtre de son père et libérer sa mère Gudrún (Nicole Kidman). En entremêlant sans cesse des rituels païens et des séquences oniriques chargées de mythologie, Eggers crée ici un film viking qui est bien loin des représentations romantiques telles que les dépeint la série télévisée Vikings. À l’instar de Valhalla Rising (2009), ce film nous confronte à des éléments tirés de la mythologie nordique, si chargés de sens qu’ils ne font que susciter la perplexité et font ainsi émerger de manière brutale une atmosphère qui, dans d’autres films, relève plutôt du sous-texte. Eggers s’attache ici une fois de plus à l’expérience cinématographique sensorielle, à l’immersion dans un univers empreint d’archaïsme et de déterminisme.

L’idée de fatalité, cette providence qui guide en fin de compte tous les destins humains, revêt une importance capitale pour le mythe : c’est ce que mettent en avant les films d’Eggers : ce sont principalement des hommes qui échouent dans leurs projets respectifs, dont la tentative de déjouer le destin est aussi illusoire que leur volonté d’autodétermination est vaine. Il en va de même dans son dernier film : le fait qu’Eggers ose se lancer dans un remake du classique expressionniste de Friedrich Wilhelm Murnau n’a rien de surprenant. Le conte d’horreur de Murnau, datant de 1922, a ancré l’horreur au cinéma d’une manière jamais vue auparavant, bien avant même que la notion de « film d’horreur » ne soit établie et consolidée. Le *Nosferatu* (2024) d’Eggers est avant tout un hommage respectueux à l’original, dont la découverte a constitué pour Eggers l’expérience cinématographique marquante qui l’a conduit à se lancer dans la réalisation. L’histoire suit Thomas Hutter (Nicolas Hoult), un agent immobilier qui se rend en Transylvanie pour rencontrer un client mystérieux, le comte Orlok (Bill Skarsgård). Orlok se révèle être une créature semblable à un vampire qui menace non seulement Hutter, mais aussi sa femme Ellen (Lily Rose-Depp), avec laquelle il se sent profondément lié par le destin. Tous les efforts de Hutter, même avec l’aide du chasseur de vampires excentrique Albin Eberhart Von Franz (Willem Dafoe), pour conjurer le malheur et libérer sa bien-aimée des griffes du monstre, sont voués à l’échec. L’adaptation que fait Eggers de ce sujet témoigne d’un dévouement sans réserve à la mise en scène visuelle, qui s’inspire manifestement du romantisme : les compositions soignées, la profondeur de champ, les costumes somptueux et les décors minutieux. Il s’agit d’un retour moderne au cinéma muet expressionniste, à une époque où le cinéma était avant tout un média visuel et où l’horreur se nourrissait encore de frissons et d’effroi.