Damien Chazelle est généralement considéré comme le nouvel enfant prodige d’Hollywood. Il s’est fait connaître à l’échelle internationale avec son premier film, Whiplash (2014), un drame saisissant sur la quête de la perfection dans une relation artiste-mentor, mais c’est avec La La Land (2017) – une réinterprétation de la comédie musicale hollywoodienne classique (sans pour autant en être véritablement une) et une grande déclaration d’amour nostalgique à Hollywood. Avec Babylon, cet amour du cinéma semble désormais avoir atteint son apogée. Le film donne souvent l’impression d’être un immense collage : il emprunte à 8 ½ (1962) de Fellini la profondeur autoréflexive de la création cinématographique, qui n’est ici toutefois qu’une prétention ; à The Artist (2012), la nostalgie ; de *Once Upon A Time in Hollywood* (2019) de Quentin Tarantino, non seulement l’aspect merveilleux et féérique, mais aussi pas moins de deux de ses acteurs principaux. À partir de ces éléments de référence bien connus, Chazelle entend désormais construire son œuvre monumentale comme une grande réinterprétation de l’époque du cinéma muet à Hollywood. Partant des années 1920, *Babylon* retrace l’histoire depuis les débuts du cinéma parlant jusqu’à l’avènement du procédé Technicolor, qui a sonné le glas du cinéma en noir et blanc. Chazelle aborde ces bouleversements de l’histoire du cinéma, qui ont marqué l’ancien âge d’or du cinéma muet, sous plusieurs angles : Il y a d’abord Nellie LaRoy (Margot Robbie), ambitieuse et déterminée, qui aspire à devenir une grande actrice. Le sort de la star vieillissante Jack Conrad (Brad Pitt) est presque à l’opposé : ses jours en tant que grande star du cinéma muet sont comptés. Pendant ce temps, Manny (Diego Calva), un serveur ambitieux, tente de gravir les échelons dans le monde du cinéma derrière la caméra, tandis que le musicien Sidney Palmer (Jovan Adepo) doit faire face à la discrimination raciale.
Babylon – le caractère « pécheresse » de ce lieu de tournage est évident ; Chazelle évoque les excès et les dérives morales de l’industrie cinématographique sans toutefois leur accorder une véritable place centrale. Le trompettiste noir, par exemple, est doué, mais il est noir, sans plus. La mystérieuse Anna Wong (Li Jun Li) est homosexuelle et mystérieuse, sans plus. Le film de Chazelle ne peut pas non plus se passer de la romance hétérosexuelle classique, et il y a même un éléphant. Chazelle veut en dire beaucoup, mais s’égare de plus en plus à mesure qu’il tente de répondre à toutes ces exigences. Le camp féministe aura également quelques problèmes avec ce film : *Babylon* exploite sans vergogne le corps de Margot Robbie, comme l’avait déjà fait *Le Loup de Wall Street* (2013), mais à l’époque, c’était l’expression d’une curiosité masculine ouvertement lubrique, inhérente à ce Jordan Belfort ; un regard qu’il fallait prendre avec beaucoup de recul. Mais Chazelle n’est pas Scorsese. De toute façon, le cinéaste semble ne pas parvenir à se décider : faut-il célébrer ces excès ou bien une sérieuse réflexion critique sur l’industrie cinématographique s’impose-t-elle ? Un manque de cohérence que Chazelle tente simplement de dissimuler sous le couvert de la nostalgie.
Babylon
vit cependant entièrement au rythme de lui-même, dans un excès d’énergie où tout menace de se perdre, voire de se dissoudre dans le mouvement à l’état pur – jusqu’à ce que le film s’interrompe. Le tumulte stylistique de Chazelle s’exprime particulièrement à travers sa caméra déchaînée, accompagnée d’un mélange éclectique d’impressions musicales – une lutte musicale entre cuivres et percussions, qui tentent presque de se surpasser les uns les autres pour capter entièrement l’attention de nos oreilles. C’est là où il aborde le thème de l’excès, le transpose dans la forme et laisse libre cours à son obsession pour la forme, que *Babylon* est pleinement lui-même, qu’il atteint un état de pureté. C’est là où il se concentre sur ses personnages et cherche à leur conférer une sorte de profondeur émotionnelle que résident ses faiblesses, d’autant plus que l’abîme fataliste vers lequel ses personnages se dirigent est prévisible assez tôt – à un moment donné, l’extase prend fin, l’ivresse s’épuise, chaque mouvement s’immobilise. Tout ce bruit, tout ce vacarme ne parvient d’ailleurs pas à masquer le fait que *Babylon* ne parvient pas à acquérir une véritable force expressive ; il manque à Chazelle la virtuosité nécessaire pour rassembler tout cela en une œuvre cohérente.