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Cinéma 4 min de lecture

Images de l’expérience

Entre les terrasses d’hôtels, les tapis rouges et les touristes armés de leurs smartphones, le cinéma cannois s’est cette année penché de manière frappante sur une même question : que signifie encore, au fond, regarder…

Article paru dans Édition mai 2026
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Entre les terrasses d’hôtels, les tapis rouges et les touristes armés de leurs smartphones, le cinéma cannois s’est cette année penché de manière frappante sur une même question : que signifie encore, au fond, regarder une autre personne ? Presque aucun film en compétition ne traitait plus de la proximité immédiate. Au contraire, ce sont les films traitant de l’observation, de la projection et de l’incapacité à nouer des relations en dehors des images qui ont dominé. Le voyeurisme est ainsi apparu comme l’état fondamental d’un présent où les gens ne se rencontrent de plus en plus qu’à travers des intermédiaires – caméras, écrans ou images souvenirs. Or, Cannes elle-même est d’abord une scène de voyeurisme. Les photographes observent les stars, les journalistes et les critiques observent les films, tandis que le public, à son tour, observe les observateurs. Il n’est donc peut-être pas surprenant que ce soit précisément ici que se rassemble une sélection de films qui semble obsédée par le regard.

Cela est particulièrement évident dans *El ser querido* de Rodrigo Sorogoyen. Le film raconte l’histoire d’un réalisateur célèbre qui fait revenir sa fille, dont il s’est éloigné, pour un projet cinématographique commun. Ce qui apparaît d’abord comme un drame familial se transforme progressivement en une étude sur le contrôle par l’image. Le père ne cherche pas simplement à réparer sa relation avec sa fille ; il tente plutôt de l’inscrire à nouveau dans sa propre mise en scène. Sorogoyen montre sans cesse son protagoniste devant des écrans ou des images filmées. La proximité devient une construction esthétique.

C’est précisément là que réside le véritable caractère dérangeant du film. Le père semble avoir perdu depuis longtemps toute capacité émotionnelle à ressentir quoi que ce soit en dehors de la logique du cinéma. Même les souvenirs apparaissent comme des scènes qu’il faut mettre en scène. Les gens ne se rencontrent pas directement, mais à travers les images qu’ils ont les uns des autres.

Asghar Farhadi pousse ce thème encore plus loin dans *Histoires parallèles*. Dans ce film, une écrivaine observe ses voisins à travers une fenêtre et transforme leur vie supposée en œuvre littéraire. Le film fait ouvertement référence à Fenêtre sur cour d’Hitchcock, mais en modifie radicalement la dimension du voyeurisme : ici, l’observation n’est pas passive. Le regard produit la réalité. Plus l’écrivaine imagine ses voisins, plus la réalité et la fiction s’entremêlent. Personne ne sait plus exactement qui observe qui, ni qui fait déjà partie d’un récit étranger. C’est précisément en cela que *Histoires parallèles* apparaît comme un film sur le présent lui-même : un monde de projections permanentes.

« Sheep in a Box », de Hirokazu Kore-eda, en offre une version sombre. Un couple remplace son fils décédé par un androïde. Mais ce garçon artificiel sert moins de véritable substitut que de support sur lequel se projette le désir des parents de pouvoir continuer à contempler leur enfant. Des vidéos souvenirs du défunt servent ici de point de départ ; le deuil s’exprime ici à travers des images du passé.

Le film d’ouverture de Pierre Salivori, *La Vénus électrique*, s’inspire d’un précurseur historique. Il nous ramène dans les années 1920, à l’époque des foires, des séances de spiritisme et des débuts de l’art de l’illusion. Un peintre en deuil tente d’entrer en contact avec sa femme décédée par le biais de mises en scène spirites. Mais là encore, la proximité n’est plus qu’une illusion. Derrière les machines à fumée et les miroirs, le voyeurisme n’apparaît soudain plus comme cynique, mais comme profondément humain – comme une tentative désespérée d’enrayer la perte.

C’est peut-être là précisément l’un des thèmes marquants de cette édition du Festival de Cannes. Ces films racontent l’histoire de personnes qui ne peuvent plus établir de proximité qu’à travers des représentations. Elles filment, observent et projettent, car la rencontre directe est devenue trop fragile. Le voyeurisme n’apparaît plus ici comme un simple plaisir du regard interdit, mais comme le symptôme d’une société qui traduit de plus en plus les relations en images.