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Cinéma 13 min de lecture

Il n’y a ni bons ni méchants dans ce monde en noir et blanc

La série « Marginal » s'inspire d'affaires criminelles réelles issues des Archives nationales luxembourgeoises. Les épisodes de Frédéric Zeimet et Loïc Tanson oscillent entre exigence esthétique et voyeurisme.

Article paru dans Édition mars 2025
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Catherina Bernard, enceinte de sept mois, a-t-elle perdu son enfant – ou l’a-t-elle tué délibérément, parce qu’il n’y avait pas de père officiel et qu’elle avait du mal, avec sa sœur, à gérer la ferme dans l’Ösling ? Quoi qu’il en soit, les femmes du village, des commères malveillantes, ne tarissent pas d’insultes à son égard : « C’est une traînée » ; « Elle ressemblait de plus en plus à ses truies… » Catherina était-elle une infanticide ? Dans *Marginal*, ce personnage fictif comparaît à nouveau devant le tribunal. Le générique de fin révèle que la jeune femme a été condamnée en 1903 à cinq ans de prison.

Le titre ambigu « Marginal » est considéré comme un fil conducteur. Il s’agit de personnes en marge de la société, dont les destins individuels peuvent, à première vue, paraître ordinaires, voire insignifiants : des phénomènes marginaux qui n’ont jusqu’à présent guère trouvé leur place dans l’historiographie. Les quatre épisodes sont précédés de la mention suivante : « Ces histoires s’inspirent d’affaires criminelles issues des Archives nationales luxembourgeoises. » Il y a trois ans, lorsque RTL a lancé un appel à témoignages, Frédéric Zeimet a eu l’idée de cette série après avoir lu un article dans le journal. Celui-ci traitait d’affaires criminelles qui s’étaient produites au début du siècle. Il est donc allé « fouiller » dans les archives, y a trouvé une mine d’informations et a commencé à analyser les affaires pour en sélectionner quatre. À partir de là, le scénariste, qui a notamment étudié auprès des frères Dardenne, a écrit quatre épisodes.

Si l’engouement pour les podcasts et les séries consacrés aux faits divers criminels semble s’être quelque peu essoufflé à l’étranger, il reprend actuellement de plus belle au Luxembourg. Les créateurs de « Marginal » et Jérôme Quiqueret, lauréat du prix Servais, ne sont pas les seuls à être fascinés par les « faits divers » : les rédacteurs locaux du journal « Wort », Sabrina Backes et Steve Remesch, ont eux aussi lancé un podcast consacré aux crimes réels. (d’Land, 14 février 2025). Pourquoi sommes-nous attirés par les crimes réels ? Voyeurisme, sentiments refoulés, inquiétude sociale ? Ou est-ce la nostalgie de réflexions morales dans un quotidien bien trop immoral qui a également poussé la génération Y à regarder « Aktenzeichen XY » en retenant son souffle ?

Équilibre entre réalité et fiction

Quelle part de fiction y a-t-il dans ces histoires inspirées de dossiers issus des Archives nationales ? Il n’est pas facile de trouver le juste équilibre entre réalité et fiction. « Les affaires sont réelles et ce qui se passe dans Marginal repose sur des faits historiques avérés », explique le réalisateur Loïc Tanson. Les personnages que les téléspectateurs retrouvent d’épisode en épisode, à savoir le juge d’instruction, les policiers de la brigade ou le procureur général Guillaume Foetz (André Jung), sont en revanche des personnages fictifs. Bien sûr, le format imposé de 55 minutes par épisode exige de se concentrer sur le cœur dramatique de l’affaire. La nouvelle série « true crime » est entièrement tournée en noir et blanc – avec un budget impressionnant de près de quatre millions d’euros, soit environ un million d’euros par épisode.

L’équipe, composée de 80 à 100 personnes, a tourné pendant 40 jours à Luxembourg et dans ses environs, notamment dans les casemates ou au Grund. La maison où le juge d’instruction Henrotin aurait son bureau, avec sa vue pittoresque sur le Grund, se trouve en réalité à Remich, explique Loïc Tanson. Il s’agit d’un « fond vert » : tout a été remplacé par la suite. La façade du tribunal se trouve à Thionville, tandis que l’intérieur de la salle d’audience est situé à Neufchâteau, dans les Vosges. Des scènes ont également été tournées au musée de la Bailliage de Thillen, à Rindschleiden.

Les Archives nationales luxembourgeoises (Anlux) constituent une mine d’informations. On y trouve des indices et des détails sur des destins individuels tombés dans l’oubli ; reprendre ces fils et les tisser en revendiquant la vérité est une noble entreprise.  Les affaires criminelles des personnages imaginés par Zeimet et portés à l’écran par Tanson sont parfois d’une actualité troublante : par exemple lorsque cette Catherina Bernard (Katharina Bintz) avorte clandestinement son enfant né hors mariage et se fait ainsi ostraciser par la communauté villageoise, ou lorsque le cadavre de Jean Pommerelle, un homosexuel, est retrouvé démembré, les testicules sectionnés, est retrouvé dans la forêt et que les membres de sa famille voient dans ce meurtre une « punition juste » pour ses penchants et son mode de vie.

Phénomènes marginaux encrassés, sans moyens
Existences

Mais comme dans *Läif a Séil*, ce sont les femmes qui mènent la danse dans *Marginal*. Dans le premier épisode, Schultz (Marie Jung), battue, trouve refuge chez Albert Henrotin (Jules Werner) et joue au jeu de la patience. Elle donne une leçon sans détour à Henrotin, le juge d’instruction pensif : « Tu ne comprends rien, Albert. Pour une femme qui a un enfant hors mariage, il n’y a pas de bon choix. On ne peut que perdre. »

Dans le scénario comme sur le tournage, l’amour réside dans les détails. À travers des traditions archaïques, les créateurs mettent peu à peu à nu une société catholique dont la foi et la double morale régissent la vie au Grand-Duché. Ainsi, la caméra suit Henrotin (Jules Werner, toujours imposant en frac et haut-de-forme) alors qu’il prie à l’église. Ce sont des plans esthétiquement sophistiqués de fermes à l’aspect abandonné dans l’Ösling ; la prison de Grund ou encore des vues pittoresques sur la vallée de Petrus. Des ombres se posent sur les profils magnifiques des femmes, ou bien celles-ci sont simplement allongées dans l’ombre. Les visages des hommes dans le film sont noircis par la suie, parfois même malfaisants.

Le langage cinématographique de Loïc Tanson est énigmatique et mystérieux, à l’image de ce plan figé représentant une vieille femme victime d’un AVC qui regarde d’un air énigmatique à travers la fenêtre d’une cour. Un hommage au film noir ? « Le film noir a en effet été ma plus grande influence », avoue le réalisateur. C’est l’un de ses genres préférés. Dès son plus jeune âge, il a regardé à maintes reprises des films comme *Laura* (1944) d’Otto Preminger ou des films d’Hitchcock comme *Double Indemnity* (1944). Ceux-ci l’ont profondément marqué. Ce qui l’a toujours attiré, ce n’est pas seulement l’esthétique, mais aussi les thèmes abordés : « Il y a bien sûr l’esthétique des ombres, des grands contrastes – c’est quelque chose qui, pour moi, fait directement écho au titre Marginal. Il s’agit de tout ce qui est dans l’ombre et de ce qui n’y est pas. Et il m’a donc semblé évident que le noir et blanc, ainsi que les nuances de gris, pouvaient aider à raconter cette histoire », explique Tanson.

La série met en scène des acteurs et actrices connus, en quelque sorte le « Who’s Who » du cinéma luxembourgeois. André Jung semble presque un peu en dessous de son niveau dans le rôle du procureur général Guillaume Foetz. Autoritaire et intransigeant, il incarne le Luxembourg d’antan et exige que les affaires soient élucidées rapidement selon des méthodes éprouvées. Les acteurs et actrices sont parfois maquillés au point d’être méconnaissables. On y découvre également l’un ou l’autre visage que le public n’aurait sans doute pas soupçonné de voir à l’écran, comme par exemple l’écrivain Guy Helminger, qui incarne le procureur dans *Marginal*. Le maquillage est si bien fait qu’on ne le reconnaît qu’à sa voix qui s’emballe. Toujours pensif et avec le scénario le plus improbable en tête, Jules Werner s’avère être un choix merveilleux dans le rôle du juge d’instruction Henrotin.

Dans le deuxième épisode, Frédéric (Fritz) Bastendorff, originaire de Diekirch et incarné par Pitt Simon, ainsi que sa femme Suzanne sont repêchés morts dans la Sûre. Bastendorff a été condamné à 20 ans de prison pour le meurtre de sa femme, à l’âge de 43 ans. Jules Werner est hanté par Gottfried (Marie Jung). Une justicière au service des femmes privées de leurs droits ? Marie Jung livre en tout cas, dans ce rôle aux multiples facettes, l’une de ses meilleures performances à ce jour. Marc Baum incarne avec excentricité le médecin légiste Schallbach, qui procède avec routine aux autopsies des cadavres. On a encore rarement vu à l’écran Margarida Domingos, qui, dans le rôle d’Anna, une apprentie boulangère douée pour le dessin, « sacrifie » sa carrière pour fonder une famille avec Leon Clemens.

« Au départ, il n’y avait pas beaucoup de rôles féminins, mais c’était comme ça au début du siècle. En 1902, il n’y avait aucune femme dans la brigade. Nous avons néanmoins essayé d’avoir des personnages féminins pour contrebalancer les personnages masculins, afin de ne pas en faire une série exclusivement masculine », explique Loïc Tanson.

Le facteur décisif : l’affaire Pommerelle

L’affaire Pommerelle, dans le troisième épisode, va presque coûter la vie à l’enquêteur. « Un esprit libre, c’était quelqu’un qui ne menait jamais rien à bien, un bon à rien », déclare sa sœur (Jeanne Werner, formidable !) dans la série. La perception sociale des homosexuels à son époque : « Les pédérastes sont des monstres ». Le meurtre n’a jamais été élucidé et a été classé sans suite en 1919. Ce n’est que depuis 1974 que l’homosexualité n’est plus punissable au Luxembourg, comme on peut le lire au générique de fin. Le cadavre de Jean Pommerelle a été brutalement démembré ; ce sont des scènes de crimes violents qui sont montrées de manière très explicite dans *Marginal*. Comment concilier exigence esthétique et voyeurisme ?

« Nous espérons pouvoir respecter une éthique qui ne sombre pas dans le voyeurisme. Avec notre caméraman, Nikos Welter, nous nous sommes délibérément posé ces questions : jusqu’où aller et que montrer exactement ? », rétorque Tanson. Les photos correspondantes se trouvent dans les archives. Dès le moment où l’on rouvre un tel dossier, on a bien sûr une certaine responsabilité de le montrer tel qu’il est. Les meurtres ont déjà eu lieu au début ; par la suite, il s’agit de découvrir ce qui s’est passé et pourquoi. « Nous ne voulons pas nécessairement savoir qui était le bon et qui était le méchant, car il n’y a ni bons ni méchants dans ce monde en noir et blanc. »

Un exercice d’équilibre entre représentation éthique et voyeurisme

Le quatrième épisode met en lumière l’affaire Colpach, qui concerne un homme célibataire de 37 ans – Jacques Schiltz y brille dans un second rôle. C’est en riant qu’il raconte comment les ragots circulent dans la campagne luxembourgeoise (« De Beschass se propage ici, au village, plus vite que l’éclair. ») et désigne – de manière un peu trop explicite – le prétendu coupable, « Holzmacher ». Les « amis » de la victime, eux aussi, pointent tous sans exception du doigt Holzmacher (Max Thommes incarne de manière convaincante ce paysan rustre). Sa femme (Magaly Teixeira) est elle aussi pleine de haine envers la victime : « C’était un hypocrite qui vivait aux dépens de ses semblables. »

Henrotin est ébranlé par l’affaire Pommerelle et fait l’objet d’une surveillance sceptique de la part de son supérieur, le procureur général Guillaume Foetz (André Jung). Il agit comme s’il avait les mains liées, comme s’il portait un muselière, et doit tout coordonner avec son supérieur.

Remettre en question la justice et le système

Comme souvent au Luxembourg, le vent de changement vient un jour de Paris, incarné par le vif Léon Clemens (Timo Wagner), dont le personnage subit une merveilleuse métamorphose au fil des quatre saisons, passant du assistant impétueux d’Henrotin à un jeune juriste consciencieux et réfléchi. Constatant que le juge d’instruction ne fait aucune distinction entre les gens, qu’ils soient mendiants ou coiffeurs, il lui parle à la conscience – avec une espièglerie qui, dans la dernière scène, rappelle sacrément Buster Keaton – pour le convaincre de ne pas abandonner.

Ils cherchaient à représenter l’équilibre entre la vérité et la justice. Le personnage d’Henrotin, qui est toujours en quête de vérité et de justice, a été conçu exactement dans cet esprit. « Ce n’est pas la même chose. C’est aussi pour cela que le personnage de Léon Clemens est là, pour remettre en question la situation dans son ensemble et refléter la question centrale : qu’est-ce qui est le plus important, la vérité ou la justice ? », explique le réalisateur Tanson.

En 1910, la brigade criminelle a fait l’objet d’une réforme en profondeur et s’est professionnalisée. Une fin en beauté qui donne envie d’en savoir plus ! Y aura-t-il d’autres épisodes ? Les quatre prochains épisodes auraient déjà été écrits par Zeimet, car il en faut huit pour former une saison. Il ne reste plus qu’à trouver le financement nécessaire, révèle Tanson.

Série « True Crime » de luxe

Ainsi, « Marginal » est un film d’envergure, moins par son format que par sa forme. Mais attirera-t-il les foules ? Y a-t-il un public pour cela au Luxembourg ? « J’ai tendance à ne pas sous-estimer le public. Je pars du principe que si les gens viennent le voir, ils resteront jusqu’au bout », espère Tanson. Ils ont essayé, de la manière la plus aboutie et la plus mûre qui soit, de raconter des histoires chargées d’émotions. Il s’agit d’outsiders au sens le plus large du terme : « Notamment ceux qui se mettent eux-mêmes en marge de la société. Ce sont des personnages qui pourraient trouver leur place dans la société, mais qui, plutôt que d’essayer de se conformer aux exigences sociales, choisissent de rester fidèles à eux-mêmes », explique Loïc Tanson. Il tient à ce que des thèmes tels que l’avortement montrent que la société luxembourgeoise a fait un grand pas en avant, mais que ce pas n’est pas encore assez grand. Pour pouvoir parler de justice à plus d’un niveau, il faudrait faire des bonds bien plus grands. Les épisodes de la série inciteront-ils à faire preuve d’esprit d’initiative ?

Le Luxembourg dispose désormais d’une véritable série « true crime » de luxe. Les créateurs mettent en lumière les abîmes humains qui se cachent en chacun de nous, en tant qu’êtres sociaux, d’une manière esthétiquement très impressionnante – avec des acteurs et actrices formidables. Aux États-Unis, il a fallu attendre David Lynch, qui savait, comme l’a dit le critique culturel Georg Seeßlen, comment repousser les limites en montrant les coulisses du rêve américain sous un jour horrifique, y compris dans une série. Marginal a lui aussi tout pour devenir une série culte.