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Cinéma 13 min de lecture

Il manque encore de grandes bandes

La Berlinale de cette année a démarré lentement, avec peu de grands noms et à peine de glamour. Dans une compétition jusqu’à présent plutôt discrète, seuls quelques films ont su convaincre – notamment les coproductions luxembourgeoises

Article paru dans Édition février 2026
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« Roya », de Mahnaz Mohammadi : À quoi peut ressembler la résistance féminine face à un régime patriarcal ? © Totem Films

La Berlinale, c’était autrefois quelque chose : un grand festival de cinéma qui comptait parmi les festivals de premier plan, au même titre que ceux de Cannes et de Venise. Mais le cinéma traverse une crise et enregistre une baisse constante de fréquentation, principalement due aux services de streaming. Le festival du film de Berlin voit donc lui aussi son public s’éloigner. Certes, le site web de la Berlinale indique qu’environ 20 000 visiteurs internationaux se sont rendus au festival cette année. Mais la sélection de films est plutôt modeste. On cherche en vain dans le programme les noms de grands réalisateurs d’art et d’essai tels que Petzold, Kaurismäki, Östlund, Jarmusch, Almodóvar, Kar-Wai ou Kore-eda. On retrouve tout de même quelques grandes actrices, comme Isabelle Huppert, Sandra Hüller et Juliette Binoche.

C’est d’ailleurs Wim Wenders, un vétéran du cinéma d’art et d’essai, qui préside le jury cette année. En 1984, il a tourné *Le Ciel au-dessus de Berlin* dans la capitale, marquant ainsi un tournant dans l’histoire du cinéma. Car la ville divisée, qu’il y a poétiquement célébrée et immortalisée en images, n’existe plus aujourd’hui. À la place, la Potsdamer Platz est aujourd’hui un endroit laid, envahi par des gratte-ciel sans caractère.

Jusqu’au 22 février, plus de 270 films seront projetés dans 15 salles à Berlin ; 22 d’entre eux sont en lice dans la compétition officielle pour l’Ours d’or et l’Ours d’argent. La directrice artistique Tricia Tuttle, qui préside la Berlinale pour la deuxième fois, a été citée au préalable dans les médias avec cette phrase : « Celui qui ne trouve rien à aimer ici n’aime pas le cinéma ! »

Obligation de prendre position sur Gaza

Cela ressemble davantage à une formule incantatoire défensive qu’à une déclaration pleine d’assurance. En effet, les salles de cinéma sont plutôt vides et, contrairement à Cannes, on peut encore obtenir des billets pour presque tous les films lors de la deuxième séance. Le prétendu scandale provoqué par l’écrivaine indienne Arundhati Roy, lorsqu’elle a tenté de pousser le jury de la Berlinale à se prononcer sur la guerre à Gaza, n’a d’ailleurs pas été d’un grand secours. Le jury a réagi avec prudence : on ne se prononce pas sur les autres guerres dans le monde, alors pourquoi cette obligation de prendre position sur Gaza ? Tandis que Roy quittait les lieux et que *Der Freitag* et *The Guardian* présentaient ses déclarations comme un scandale, le festival de cinéma se poursuivait, imperturbable. Par ailleurs, parmi les films en compétition, certains abordaient d’ailleurs de manière critique la guerre à Gaza, comme par exemple *Effondrement* d’Anat Even.

Ainsi, chaque année, la question se pose : quelle place peut-on accorder à la politique et aux prises de position à la Berlinale ? Notamment en ce qui concerne les acteurs et actrices. Est-ce une affaire purement privée lorsque des cinéastes publient sur Facebook, par exemple, de la propagande russe et des contenus de Fernand Kartheiser, député européen de l’ADR, sur la guerre en Ukraine, comme l’a fait fin janvier l’acteur Marco Lorenzini, qui joue un second rôle dans le film *Die Blutgräfin* ? « Si j’avais su cela avant le casting, ce serait différent. Mais je ne surveille pas nos acteurs sur les réseaux sociaux », explique la productrice Bady Minck.

Bien sûr, Berlin sous la neige, où l’on patauge dans la boue grise par des températures négatives, est moins séduisante que le festival de la Croisette. Mais les Allemands font tout pour que cela reste peu accueillant. Au lieu d’une belle bande-annonce, on présente d’abord aux spectatrices, au début de chaque film, un avertissement indiquant que les copies pirates sont interdites. De plus, en Allemagne, même parmi les amateurs de culture, il existe cette manie de réserver des rangées entières de sièges pour soi-même et pour d’autres dans les salles de cinéma, comme on ne le voit habituellement que sur les plages de Majorque. À cet égard aussi, les Français font preuve d’un meilleur comportement.

Un début réussi : No Good Men

Le film d’ouverture, *No Good Men*, de la réalisatrice Sharbanoo Sadat, qui a fui les talibans et vit aujourd’hui à Hambourg, a toutefois su apaiser les esprits. Même s’il n’était pas particulièrement saisissant sur le plan esthétique, il a constitué un début réussi par son message féministe.

Cette comédie romantique dépeint un Kaboul ravagé par la guerre civile et le régime taliban après 2021, peuplé de chauvins. Dans un métier traditionnellement réservé aux hommes, celui de caméraman, Naru (la réalisatrice incarne elle-même le rôle principal) jette un regard audacieux dans les coulisses de ses plateaux dans ce drame autobiographique. Après sa séparation d’avec son mari, elle a perdu tout espoir de rencontrer des « hommes bien », jusqu’à ce qu’elle croise le journaliste Qodrat à la rédaction de Kabul TV…

Ce film est un vrai plaisir : il fait rire, par exemple lorsque la petite amie se fait envoyer un gode depuis l’étranger ; il émeut, lorsque la marchande, le micro sous le nez, affirme avec une conviction inébranlable qu’il n’y a pas d’hommes sensés en Afghanistan – et à la fin, on en a les larmes aux yeux. Et il nous rappelle à quel point la « presse internationale » est devenue indifférente à la situation des femmes en Afghanistan.

Prévisibles et ennuyeuses : les lettres jaunes

« Gelbe Briefe », d’İlker Çatak, montre à quel point le cinéma politique peut être ennuyeux. Bien qu’il ait été tourné sur des scènes de théâtre berlinoises (notamment au Berliner Ensemble) et conçu comme une prise de position politique contre le gouvernement d’Erdogan, ce drame déçoit malheureusement, l’intrigue étant bien trop prévisible. Même si l’idée de faire jouer Ankara depuis Berlin et Istanbul depuis Hambourg sert de fil conducteur, on en a assez au bout d’une heure de ces aperçus intimes de la vie « précaire » du couple d’artistes intellectuels aisés que forment Derya et Aziz. Le conflit moral, celui de ses propres idéaux face à l’opposition entre grand art et art commercial, est servi à la petite cuillère. Aziz, homme de théâtre qui « veut sauver le monde grâce au théâtre », finira par se résoudre à devenir chauffeur de taxi. Tandis que sa femme, l’actrice Derya, vend son âme à une chaîne de télévision commerciale fidèle au régime et y tourne un feuilleton. Vers la fin, le film lui-même frôle le feuilleton télévisé. Dommage, car avec *Das Lehrerzimmer*, Çatak avait réalisé en 2023 un film très prometteur.

« Everybody Digs Bill Evans », de Grant Gee, retrace deux semaines de la vie de cette légende du jazz (1929-1980) après la mort soudaine de son ami proche, un bassiste. Même si ce film, tourné principalement en noir et blanc, est accusé d’être artificiel (notamment par la FAZ), il impressionne néanmoins par son esthétique soigneusement orchestrée. Pris dans un cercle vicieux d’excès liés à la drogue, Bill Evans apprendra que les pauses font aussi partie de la vie. Le temps passé chez ses parents en Floride est toutefois marqué par des dialogues assez superficiels dans cette maison bourgeoise. Un contraste avec son existence d’artiste vécue à l’extrême. Le film est un hommage aux années 1960. Seule la musique pour piano d’Evans est, paradoxalement, trop peu mise en avant.

Émouvant : Roya

En tant que Luxembourgeoise, on ne peut qu’apprécier « Roya », de la réalisatrice iranienne Mahnaz Mohammadi, un drame poignant coproduit par Amour Fou, qui a été présenté cette année à la Berlinale dans la section « Panorama » et qui, selon la réalisatrice, a été tourné en partie en Iran et en partie à l’étranger.

Mohammadi ne connaît que trop bien la situation dans laquelle se trouve Roya, l’héroïne silencieuse et volontaire de son film. Depuis 2020, pendant la pandémie de coronavirus, elle a écrit, cherchant à comprendre ce qui lui était arrivé. Et elle s’est sans cesse demandé comment elle pourrait trouver un moyen de raconter une histoire de manière non linéaire.

La cinéaste iranienne, dont le premier documentaire *Women Without Shadows* (2003) constituait déjà une contribution courageuse, a été persécutée à plusieurs reprises en raison de son travail et de son militantisme en faveur des droits des femmes ; elle a purgé une peine de sept ans de prison pour « atteinte à la sécurité nationale » et « propagande contre le régime » en Iran et a passé plusieurs mois à la prison d’Evin. Bien que la condamnation ait été annulée par la suite, elle continue de vivre sous surveillance et soumise à des conditions strictes. « J’ai été emprisonnée à plusieurs reprises, mais la dernière fois, cela a duré trois mois. J’ai vécu cette expérience dans une petite cellule d’un mètre et demi. Ils ne te donnent même pas de nom. Tu n’es qu’un numéro », a déclaré Mohammadi au journal *Der Land*. « Je connais très bien cette expérience de l’incarcération, mais ce n’est pas ma propre histoire que je raconte dans *Roya*. »

Des images tremblantes, des bruits quotidiens agaçants, comme le claquement des portes ou le vrombissement de la machine à laver, des séquences filmées au ralenti et le bourdonnement des insectes, symboles de la décomposition : Mohammadi parvient à plonger le spectateur, par les sens, dans la situation de l’héroïne humiliée en prison. Le regard suit Roya, profondément traumatisée, qui ne prononce pas un mot pendant environ 90 minutes, fixe le vide d’un air absent et vit le quotidien de Téhéran comme à travers un voile épais, tout en s’automutilant.

Mohammadi montre ainsi de manière poignante à quoi peut ressembler la résistance féminine face à un régime patriarcal. Roya est une femme à la volonté de fer qui avance la tête haute à travers le brouillard jusqu’à ce qu’il se dissipe : une œuvre cinématographique puissante qui donne de l’espoir, surtout en ces jours où le régime iranien est peut-être au bord de l’implosion.

Siri Hustvedt – Dance Around the Self

Avec *Siri Hustvedt – Dance Around the Self*, la réalisatrice Sabine Lidl a tourné un documentaire remarquable sur l’écrivaine féministe américaine, présenté dans la section « Panorama ». Pour une fois, ce n’est pas son défunt mari Paul Auster, que Hustvedt qualifiait d’« homme de sa vie », mais l’écrivaine elle-même et sa prose qui occupent ici le devant de la scène. Ce sont ses récits et ses essais, comme *La femme invisible*, mais aussi ses dessins et ses croquis, qui donnent le rythme à ce documentaire.

Dimanche dernier, dans la section « Forum Expanded », le premier film de la réalisatrice luxembourgeoise Koxi, intitulé *Liebhaberinnen*, a été présenté en avant-première en présence du Premier ministre du CSV, Luc Frieden, et du ministre de la Culture du DP, Eric Thill. Le film s’inspire librement du roman éponyme d’Elfriede Jelinek, publié en 1975, qui se voulait une caricature marxiste-féministe du roman régional.

Koxi a dressé un portrait original de Jelinek. Elle a coécrit le scénario avec Antonio de Luca. Son film joue habilement et sans concession avec les codes sociaux et plonge Jelinek sans pitié dans notre présent fait d’images scintillantes. *Liebhaberinnen* jette un regard ironique sur la masculinité et montre la descente aux enfers d’une hôtesse de salon vers la pauvreté. Lorsque Brigitte (Johanna Wokalek) passe la nuit à même le sol d’une salle de sport ouverte 24 heures sur 24 et tente de séduire un riche fils à maman, la scène est tantôt grotesque, d’une explicité crue, et pourtant touchante. La commercialisation de leur corps reste le dernier atout des deux personnages principaux, Brigitte et Paula.

Les jeunes spectateurs et spectatrices du film étaient partagés. « C’était trop pour moi », a admis une étudiante, tandis qu’un spectateur s’est montré enthousiaste : « Ce film s’intègre parfaitement dans notre petit festival underground. » Koxi a soigneusement analysé les textes de Jelinek et propose une adaptation contemporaine, excentrique et à ne pas manquer.

Le film *La Comtesse sanglante* d’Ulrike Ottinger, avec un casting prestigieux comprenant notamment Isabelle Huppert et, du Luxembourg, entre autres André Jung, a été présenté en avant-première lundi dernier dans la section « Special Gala ». Ce film, dont l’esthétique oscillant entre le fantastique et le film de vampires rappelle un peu l’univers cinématographique de Wes Anderson, a su captiver le public comme dans un conte de fées (une critique détaillée suivra).

Digne d’un ours : Rose, de Markus Schleinzer

Dimanche, on a enfin pu découvrir dans la sélection un film digne d’un Ours d’or, voire de l’Ours d’or lui-même : *Rose* de Markus Schleinzer (scénario : Alexander Brom), entièrement tourné en noir et blanc, est « le portrait fidèle d’une escroque qui s’attaquait à la campagne et à ses habitants ». Schleinzer brosse un panorama dystopique autour d’une communauté villageoise archaïque et pieuse du XVIIe siècle, au sein de laquelle Rose (Sandra Hüller) s’attire le respect par une supercherie systématique. Se faisant passer pour un soldat de la Guerre de Trente Ans, elle débarque dans un village protestant et se fait passer de manière convaincante pour un homme, jusqu’à ce que la supercherie soit dévoilée. Dans ce drame captivant, dont l’intrigue rappelle le magnifique roman d’Angela Steidele *In Männerkleidern*, tout est parfait : le scénario est créatif et surprenant, les plans sont précis, et la performance de Sandra Hüller dans le rôle de Rose est une fois de plus exceptionnelle.

Le Luxembourg s’est ainsi distingué lors de la Berlinale de cette année avec pas moins de trois coproductions remarquables d’Amour Fou. Comment se sent-elle en tant que productrice face à ce succès ? « Un triple bonheur – je dirais même que c’est génial ! », a déclaré Bady Minck en marge de la réception organisée à l’ambassade du Luxembourg. Pour *Roya* de Mahnaz Mohammadi, elle ne savait absolument pas si le film serait prêt à temps. « Puis il y a eu une série de malchances, car le 8 janvier, alors que *Roya* avait été sélectionné, les mollahs ont bloqué Internet… Mahnaz a donc dû remonter entièrement la version destinée à Berlin, et nous avons eu beaucoup de mal à y arriver », raconte Minck.
Du gala d’ouverture, animé avec brio en anglais et en allemand par Desirée Nosbusch, on retient avec réconfort les paroles du président du jury, Wenders, qui a déclaré en substance : à une époque où règnent les hurleurs égocentriques, il ne faut pas se prendre trop au sérieux. Et c’est peut-être cela qui a vraiment manqué à ce festival, du moins dans de nombreux films – souvent politiques – de la première semaine : l’humour.