Froid et pluie. La Cinémathèque semble déserte ; seuls deux sans-abri se sont installés sur les marches devant le bâtiment pour ne pas se faire mouiller. Claude Bertemes, directeur de l’établissement depuis 1997, apparaît vêtu d’un pull couleur sable et de lunettes noires à monture en corne. Georges Bildgen, archiviste de la Cinémathèque, est également présent. Le bâtiment est vide ; nous prenons place devant les fauteuils de cinéma rouges, entourés d’affiches représentant Marlene Dietrich et John Wayne. Une conversation sur ces dernières années – et sur les grands travaux de rénovation à venir.
D’Land : Monsieur Bertemes, vous aviez 15 ans lorsque la Cinémathèque a ouvert ses portes en 1977. Quels sont vos premiers souvenirs du cinéma ?
Claude Bertemes : Mon arrière-grand-père était entrepreneur ; originaire d’Alsace, il s’est installé à Differdange où il a ouvert le Cinéma du Parc. La légende raconte qu’il serait mort sur le chantier, ce qui rappelle Buster Keaton. Plus tard, je pouvais manger gratuitement du chocolat et des glaces au cinéma, ce qui était bien sûr génial. C’était une grande salle impressionnante, je regardais toujours en bas depuis le balcon. Mais pendant longtemps, je n’ai pas vu de films, car ils n’étaient pas adaptés à mon âge. Vers 15 ans, j’ai commencé à en regarder, par exemple Antonioni. Après mes études à Münster, j’ai travaillé pour la chaîne locale allemande RTL et j’ai essayé d’interviewer des stars. C’était commercial, mais passionnant – puis j’ai enchaîné avec un doctorat sur l’industrie du divertissement. C’est idiot d’essayer de tracer rétrospectivement un fil conducteur dans sa propre vie, mais d’une certaine manière, il existe bel et bien.
Selon vous, quel rôle social une cinémathèque remplit-elle ?
Georges Bildgen : Nous faisons découvrir au public le patrimoine cinématographique et la culture cinématographique. En ce sens, nous poursuivons un objectif pédagogique. D’une part, nous conservons les copies de films et expliquons ce travail. Mais nous nous sentons également responsables de faire perdurer l’expérience cinématographique telle que nous la connaissons et de la transmettre aux générations futures. Cela passe aussi par la mise en contexte, car aujourd’hui, de nombreux films en ont besoin.
CB : C’est grâce à Fred Junck (collectionneur de films et fondateur de la Cinémathèque, note de la rédaction) que le projet de la Cinémathèque a pu voir le jour. Ce n’est pas une évidence dans une petite ville. On a toutefois constaté que le public était peu nombreux. Le défi consistait à trouver de nouvelles façons d’attirer les gens et à susciter l’intérêt des enfants pour ce média. C’est ce que nous faisons, par exemple, grâce à l’UPC, l’Université populaire du cinéma : le premier jour, les gens faisaient la queue sur la place du théâtre pour y participer. Il y a un réel besoin de ces débats. Pour moi, la restauration est tout aussi importante que le travail avec le public.
GB : Cela fait 20 ans que nous proposons le « Cinema Paradiso » et le cinéma scolaire. Nous souhaitons développer encore davantage ces activités lorsque la nouvelle aile sera terminée et que nous disposerons d’un espace pédagogique dédié à cet effet.
« L’essence même du patrimoine cinématographique ne se cristallise pas dans la pellicule rangée dans une boîte et conservée dans des archives climatisées », avez-vous déclaré l’année dernière. Quelle est donc la taille de ces archives, et quelles sont les copies qui se distinguent particulièrement ?
CB : Nous possédons *Senorita* (1927) de Clarence Badger, une sorte de parodie de Zorro mettant en scène une héroïne, Bebe Daniels. C’est la seule copie qui existe encore au monde, et nous sommes en train de la restaurer. De manière générale, nous allons fouiner un peu partout et demandons s’il existe des copies disponibles. Disposer d’un réseau est indispensable pour l’acquisition. Notre « cœur de métier » consiste en effet à pouvoir projeter les copies issues des archives.
GB : Nous avons également envoyé récemment du matériel à Paris pour *Napoléon* d’Abel Gance (1927), dans le cadre de notre participation à des projets internationaux de restauration. Au total, nous possédons 15 000 films en 35 mm, le format cinématographique courant, et 5 000 films en 16 mm. Ils sont conservés dans des salles climatisées à la Cloche d’Or. Nous contrôlons en permanence la qualité du son et de l’image. Ces dernières années, nous avons dû nous adapter quelque peu au public ; habitué au numérique, celui-ci s’attend à voir des films plutôt « lisses ». S’il y a trop de rayures et de traces de projection, ils ne sont parfois plus acceptables. Mais là encore, il faut expliquer aux spectateurs pourquoi ces rayures sont présentes.
Comment décidez-vous quels éléments de ces archives seront projetés à l’écran ?
CB : C’est une question de programmation et de stratégie. En principe, nous ne sommes pas un cinéma commercial, mais nous aimerions tout de même avoir une salle au moins un peu remplie. Pas toujours, bien sûr ; même à l’Utopia, il n’y a parfois que trois personnes, et c’est tout à fait normal. Comment attirer les nouvelles générations, disons les 20-30 ans ? C’est une question que nous nous posons tous les jours. Mais nous projetons aussi des films « difficiles », comme les appelle Joy Hoffmann. L’ensemble doit être cohérent : le moment choisi et la communication qui l’accompagne. Il y a quelques années, nous craignions un peu que seuls des personnes âgées viennent bientôt et que nous devions finir par fermer nos portes. Pendant un certain temps, il y a eu une rubrique intitulée « Essential Cinema ». Elle permet d’aider le public à s’y retrouver, notamment pour contrer la surabondance médiatique. Ainsi, 100 films sont classés et hiérarchisés, ce qui peut particulièrement aider les jeunes à s’initier à la culture cinématographique.
On constate néanmoins que vous vous inspirez très souvent de ce qu’on appelle les grands classiques : Fellini, Lynch, Kubrick, Hitchcock, Bergman. Les cinéphiles les ont déjà vus maintes fois. D’où vient ce choix ?
CB : Les nouvelles générations n’ont pour certaines jamais vu ces films. Après la pandémie, nous avons constaté que les jeunes regardaient ces classiques. On ne peut pas partir du principe que tout le monde les a vus. Pour les jeunes, il est très important de voir des films qui s’écartent fortement de leurs habitudes de visionnage.
Est-ce un risque trop important pour vous de présenter des pièces rares issues des archives, alors qu’il n’y a qu’une poignée de personnes dans la salle ?
CB : C’est ce que nous faisons. Certains films, qui constituent de véritables jalons, méritent toutefois d’être vus plusieurs fois. Que ce soit par les jeunes ou les moins jeunes. Tous les films ne se valent pas, il existe des hiérarchies. Même lorsqu’on a vu un tel classique plusieurs fois, on y découvre à chaque fois quelque chose de nouveau. En ce moment, nous projetons des films surréalistes, ce qui n’est pas particulièrement commercial. La série rencontre un bon accueil. Nous ne sommes pas obsédés par les chiffres de fréquentation, mais il faut donner aux gens la possibilité de s’y familiariser progressivement. En théorie, il serait souhaitable de faire précéder chaque film d’une introduction – mais cela est difficile à mettre en œuvre dans la pratique. Nous ne savons pas exactement qui lit notre petit programme de A à Z. Mais en 1997, nous avons accueilli 13 000 personnes par an ; aujourd’hui, nous en sommes à 50 000, ce qui signifie que tout va bien.
GB : Avant, nous présentions des rétrospectives complètes consacrées à des cinéastes, mais nous avons en partie cessé de le faire, car ces grandes œuvres complètes sont tout de même difficiles à digérer : elles s’étendent sur deux à trois mois. Il faut bien sûr qu’il y ait des découvertes, cela fait partie du jeu, même si seulement 15 personnes sont présentes dans la salle.
Lundi, le conseil municipal a examiné le projet de rénovation et l’a approuvé à l’unanimité. 43,5 millions d’euros seront consacrés aux nouveaux locaux, y compris la nouvelle salle de cinéma. Depuis combien de temps travaillez-vous sur ce projet ?
CB : Ça m’a semblé une éternité.
GB : Les premières discussions ont probablement eu lieu en 2017. Le bâtiment de la Cinémathèque appartient à la ville depuis environ huit ans seulement ; avant cela, ce sont les pères d’à côté qui nous le louaient.
Qu’en attendez-vous et quel sera son impact sur la programmation ?
CB : Il est essentiel que les personnes en situation de handicap puissent désormais elles aussi venir chez nous. Il a également fallu réaménager les cabines de projection afin que les projections soient à la pointe de la technologie actuelle.
GB : Les normes de sécurité sont également en cours de révision, notamment en ce qui concerne les issues de secours dans les cabines. C’est le cœur lourd que nous devons dire adieu à une grande partie du balcon de cette salle, le Vox. Elle sera conservée, mais sans balcon, elle sera bien sûr plus petite. C’est ainsi qu’est née l’idée d’une deuxième salle, d’une capacité d’environ 180 places. C’est là que pourront alors se dérouler les événements de plus grande envergure.
CB : La grande salle offrira de toutes nouvelles possibilités, notamment pour les concerts-cinéma, par exemple, qui ont actuellement lieu à la Philharmonie. L’esprit des lieux restera ici tel qu’il est. Dans l’ensemble, nous faisons preuve d’une grande prudence en ce qui concerne les travaux de restauration au Vox.
Une scène est également prévue dans la nouvelle salle. Les activités seront-elles davantage multidisciplinaires à l’avenir ?
CB : Il est encore trop tôt pour se prononcer. En tout cas, nous avons une bonne synergie avec le Kapuzinertheater.
Les travaux dureront jusqu’en 2029. Où les projections auront-elles lieu d’ici là ?
GB : Il est provisoirement établi que nous pouvons projeter des films dans le théâtre d’à côté lorsqu’aucune représentation n’y est à l’affiche.
CB : Il y a des idées, comme celle de projeter des films muets dans l’église d’à côté. Nous souhaitons développer les projections en plein air et nous impliquer davantage dans les quartiers. Plusieurs pistes sont à l’étude.
GB : Beaucoup de gens découvrent d’ailleurs la Cinémathèque lors du festival en plein air d’été au Knuedler.
CB : Ce sera une sorte de cinéma itinérant, comme le Crazy Cinematographe il y a quelques années. Avec une tente, à l’ancienne.
La capacité d’attention ne cesse de diminuer. Pour certains, prendre le bus pour aller voir un film de deux à trois heures n’est tout simplement plus une option. Comment comptez-vous tenir compte de cette réalité à l’avenir ? Le cinéma Arsenal à Berlin a par exemple ouvert une salle numérique où l’on peut louer pendant 48 heures des films restaurés issus des archives.
CB : Diffuser des films en ligne n’est en réalité pas une option. Nous mettons en ligne les vidéos de l’Université populaire du cinéma, c’est important pour nous. Je ne pense pas qu’une cinémathèque doive les mettre en ligne.
Il ne s’agit pas de les mettre intégralement en ligne. Ces films peuvent être loués moyennant paiement, ce qui les rend accessibles à un autre public.
CB : On projette déjà « Citizen Kane » ici, pourquoi le mettre en ligne ? Il est clair qu’on a besoin d’un nouveau site web. C’est d’ailleurs en cours de réalisation. Regarder un film chez soi ou au cinéma, ce sont deux mondes différents. Plus les gens suivront la tendance qui consiste à regarder des films chez eux avec du pop-corn, plus nous deviendrons uniques.
GB : Nous sommes également un musée du cinéma ; nous voulons que les nouvelles générations puissent profiter de cette expérience. Elles viennent par exemple dans le cadre des « Afternoon Adventures », avec ou sans leurs parents.
CB : Ce à quoi je pense la nuit, c’est mon flipper, qui est d’ailleurs sur le thème du cinéma. Si on pouvait encore trouver de la place pour un flipper comme celui-là dans le nouveau local… Il faut que ça ait un peu de « coolitude » pour les jeunes ; que ce soit plus qu’une simple sortie au cinéma.
Aller au cinéma n’exclut pas de profiter d’une offre en ligne. Comment décririez-vous la culture cinématographique des Luxembourgeois ?
CB : J’ai l’impression qu’on diffuse davantage de films allemands dans le nord.
GB : En ville, le multiculturalisme est un atout. Il y a 15 ans, ce sont surtout des cinéphiles français qui venaient. Aujourd’hui, le public est beaucoup plus international, ce qui fait que, pour les films asiatiques par exemple, les sous-titres en anglais sont mieux accueillis. L’anglais est beaucoup plus présent. Avant, il y avait une dizaine de personnes qui venaient pratiquement tous les jours ; aujourd’hui, il n’en reste plus que trois ou quatre.
Et pourtant, il y avait autrefois beaucoup plus de cinémas à Luxembourg-Ville qu’aujourd’hui.
GB : C’est dommage. Le déclin des salles de cinéma a commencé il y a plusieurs décennies, en raison de la baisse de la demande. Le fait que le Luxembourg ne soit pas une métropole a contribué à ce que certaines d’entre elles ne puissent pas être sauvées.
En tant que directeur, qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de ces près de 30 dernières années ?
CB : Avant d’avoir des enfants, je me suis rendu une fois à New York avec un collègue du Musée du cinéma de Munich. Nous voulions trouver des éléments permettant de restaurer *Mr. Arkadin* d’Orson Welles – l’objectif était de reconstituer la version la plus longue possible. Peter Bogdanovich, qui était à l’époque le bras droit de Welles et qui avait travaillé avec lui sur ce projet, a examiné notre travail et a déclaré : « Oui. C’est ce qu’Orson aurait fait. » Ce fut un grand moment.
Allez-vous arrêter après les travaux de rénovation ?
CB : Dès l’année prochaine, je ne viendrai plus ici qu’en tant que spectateur, car je pars à la retraite. Mon successeur n’a pas encore été désigné.
Fuschneu
Les travaux de rénovation de l’ancienne partie de la Cinémathèque débuteront en avril 2025 et se poursuivront jusqu’en novembre 2026. Le cabinet d’architectes Fabeck est en charge du projet et, en collaboration avec l’INPA, a veillé à ce que les éléments historiques, tels que les vitraux et l’escalier, soient préservés. Un nouveau bâtiment baptisé « Lux », doté d’une façade en tôle perforée, d’un toit végétalisé et d’une installation photovoltaïque, verra le jour dans la cour intérieure, derrière l’actuelle Cinémathèque. C’est là que seront aménagés la nouvelle salle de cinéma et un foyer. Dans l’ancien bâtiment, où se trouvent actuellement la billetterie et l’entrée, il est prévu d’aménager un bistrot donnant sur une terrasse. Les deux locaux seront reliés par un passage souterrain. Les toilettes situées au sous-sol de l’ancien bâtiment seront démolies et un ascenseur sera installé ; une salle à vocation pédagogique sera aménagée dans le bâtiment donnant sur la rue Willy Goergen. La rénovation coûtera 43,5 millions d’euros et s’achèvera en 2029.