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Cinéma 8 min de lecture

Humilité et élégance

The Dead Don’t Hurt : on ne peut guère imaginer un titre de western plus nihiliste et plus poétique. Réalisé par l’acteur dano-américain Viggo Mortensen et mettant en vedette l’actrice luxembourgeoise Vicky Krieps dans…

Article paru dans Édition mars 2024
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The Dead Don’t Hurt : on ne peut guère imaginer un titre de western plus nihiliste et plus poétique. Réalisé par l’acteur dano-américain Viggo Mortensen et mettant en vedette l’actrice luxembourgeoise Vicky Krieps dans le rôle principal, ce film se présente à la fois comme un hommage et une évolution du genre western. Le nouveau film de Mortensen a été projeté lors de la cérémonie de remise des prix du Luxembourg City Film Festival de cette année ; à cette occasion, le réalisateur et acteur s’est également vu décerner le prix d’honneur. Viggo Mortensen s’est entretenu avec le journal *Land* au sujet de son nouveau film.

Le western est presque aussi ancien que l’histoire du cinéma elle-même : Après ses débuts à l’époque du cinéma muet, le genre a connu son apogée pendant l’ère classique des studios hollywoodiens, avec des réalisateurs de renom tels que John Ford ou Howard Hawks ; cependant, son déclin généralisé a fait que les westerns, s’ils n’ont pas complètement disparu, ils ne sortent plus qu’occasionnellement sur grand écran : « J’ai grandi avec les westerns, mais aujourd’hui, on en trouve difficilement », explique Mortensen. Il n’a toutefois pas pris la décision de tourner un western de manière délibérée. L’idée lui est venue au cours de la première phase de l’écriture du scénario. Pour lui, tout a commencé par l’image d’une jeune fille devenant une femme. Bien qu’il n’ait pas sciemment conçu le film comme un western, la période et le lieu de l’action se sont imposés à lui tout naturellement, donnant ainsi naissance à *The Dead Don’t Hurt*. L’histoire se déroule vers 1860, en pleine tourmente de la guerre de Sécession : la Franco-Canadienne Vivienne Le Coudy (Vicky Krieps) tombe amoureuse de l’immigrant danois Holger Olsen (Viggo Mortensen). Lorsque celui-ci part à la guerre, Vivienne doit se débrouiller seule sur leur petite propriété commune. La situation s’aggrave lorsque l’imprévisible Weston Jeffries (Solly McLeod) commence à harceler la capricieuse Vivienne.

La configuration des personnages – deux hommes et une femme – rappelle immédiatement le mélodrame hollywoodien classique ; c’est la formule de base qui annonce la catastrophe. C’est précisément la combinaison de ces deux genres cinématographiques, le mélodrame et le western, qui fait tout le charme de *The Dead Don’t Hurt*. Le western est un genre peuplé de héros masculins, généralement animés par la vengeance comme moteur de l’action. Il n’en reste pratiquement plus rien dans *The Dead Don’t Hurt*. Mortensen exploite les champs sémantiques du genre pour, d’une part, affirmer le western dans sa forme dans son intégralité – on y retrouve les paysages impressionnants, la musique de film élégiaque composée par Mortensen lui-même, les costumes typiques, les débits de boissons. D’autre part, Mortensen a sans doute tenu à réorienter le genre sur le fond. Une perspective féminine sur le genre n’est toutefois pas tout à fait nouvelle : dans *Johnny Guitar* (1954) de Nicholas Ray, c’était Joan Crawford, une actrice de premier plan incarnant les rôles féminins phares de l’époque, qui s’imposait dans cet univers masculin. Mortensen va toutefois plus loin : non seulement il articule tout le film autour de son actrice principale – elle est le centre autour duquel tous les personnages interagissent –, mais il se met lui-même, en tant qu’acteur principal, complètement en retrait. Et cela ne se limite pas à l’aspect théâtral, puisqu’il laisse souvent l’initiative à Vicky Krieps ; c’est aussi à prendre au sens littéral : Holger Olson disparaît complètement de l’intrigue vers le milieu du film. Il s’en va à cheval pour raconter ensuite l’histoire de Le Coudy.

C’est grâce à sa prestation dans le rôle d’Alma, cette jeune femme à la forte personnalité aux côtés de Daniel Day-Lewis dans *Phantom Thread* (2017) de Paul Thomas Anderson, que Mortensen a remarqué Vicky Krieps : « Vicky est une actrice fantastique, qu’elle parle ou non », estime Mortensen. Le rôle de Vivienne, une femme résolue et libre, s’inscrit parfaitement dans le répertoire de Krieps. Mortensen a toutefois veillé à ne pas céder à des stéréotypes : « Ce n’est pas simplement une prostituée au cœur d’or ou un cliché, mais une femme en chair et en os, au caractère complexe et fort, mais aussi une femme de son temps. »

*The Dead Don’t Hurt* est le deuxième film réalisé par Mortensen après *Falling* (2020). Dans ce drame familial interprété avec intensité, qui met en scène un fils ouvertement homosexuel et ses efforts désespérés pour soutenir son père atteint de démence – qui est par-dessus tout un misanthrope raciste et conservateur –, Mortensen s’est révélé être un réalisateur virtuose, notamment dans la direction des acteurs. Dès ce premier film en tant que réalisateur, il abordait les profondes fractures de la société américaine, le fossé entre conservateurs et libéraux. Il tient à ancrer cette petite histoire dans un contexte plus large afin de brosser ainsi un portrait historique des États-Unis. Si, dans *Falling*, l’ère Obama servait de toile de fond, c’est dans *The Dead Don’t Hurt* que la guerre de Sécession occupe cette place, sans toutefois être jamais montrée directement – dans un souci de retenue et de concentration dévouée sur le point de vue féminin.

Lorsque le cinéma aborde les thèmes de la démence, de la perte de mémoire et des souvenirs, il recourt volontiers aux flash-backs – Mortensen en a fait un usage remarquable dans *Falling*. Dans *The Dead Don’t Hurt* également, il adopte une narration achronologique ; il apprécie que l’effet précède la cause. Il aime mettre le public au défi à cet égard. « J’aime respecter le public. Si la manière dont vous racontez l’histoire est intéressante, si les acteurs sont bons et si le film est bien tourné – même si vous mettez d’abord le public au défi –, il arrive un moment où l’on commence à se laisser emporter et où l’on peut alors s’attacher profondément au film. » Certes, Mortensen n’ouvre pas son film sur les images familières du genre, mais avec un chevalier en armure complète, chevauchant à travers la forêt – nous ne sommes pas dans le Far West américain, mais dans le Moyen Âge européen. Cette idée récurrente de la chevalerie structure l’ensemble du film à travers des séquences oniriques – évoquant une conception commune de l’archaïsme transcendant les continents. Le cow-boy du Far West et le chevalier féérique du Moyen Âge européen représentent tous deux, pour Mortensen, une image commune d’une culture dominante civilisée d’autrefois – ils sont mythifiés, considérés comme des modèles d’humilité, d’élégance et de courtoisie envers la dame.

« Les quinze premières minutes d’un film, c’est comme un laissez-passer : on peut faire tout ce qu’on veut – de la musique bizarre, un jeu d’acteur bizarre, une photographie bizarre. Il faut qu’il se passe quelque chose pour capter l’attention du spectateur, et dans le meilleur des cas, c’est dès la toute première scène », explique Mortensen. Dans *The Dead Don’t Hurt*, il présente ainsi délibérément toute la trame du film. Holger Olson, incarné par Mortensen, correspond également à cet idéal de chevalerie : c’est un homme d’une profonde humilité, à qui la vengeance ou le meurtre motivé par un désir de revanche sont étrangers – il ne prend la vie que lorsque cela sert un idéal supérieur, comme les valeurs de liberté et d’égalité des États de l’Union pendant la guerre de Sécession. À cet égard, le film de Mortensen est presque excessivement didactique. Mortensen n’a pas oublié que c’est précisément grâce au rôle du vertueux Aragorn dans *Le Seigneur des anneaux* (2001-2003) de Peter Jackson qu’il a acquis une renommée mondiale en tant qu’acteur. Mortensen fait très directement référence à l’épée royale de la célèbre trilogie cinématographique dans *The Dead Don’t Hurt* : « J’ai obtenu une autorisation spéciale », dit-il en riant ; ces allusions lui tiennent à cœur, car elles lui permettent de perpétuer son héritage. Le personnage héroïque d’Aragorn se distingue notamment par sa clairvoyance, sa noblesse d’esprit et sa réserve hésitante ; des traits de caractère que Mortensen a repris dans des rôles tels que celui du cow-boy Frank Hopkins dans *Hidalgo* (2004), du gangster mafieux réfléchi dans *Eastern Promises* (2007), le père de famille non conventionnel, transgresseur mais réfléchi de *Captain Fantastic* (2017) ou encore l’Italo-Américain bourru mais posé de *Green Book* (2019). L’effet est des plus percutants : l’humilité et l’élégance des personnages incarnés par Mortensen sont restées gravées dans la mémoire collective – le rôle d’Aragorn, par exemple, est aujourd’hui redécouvert comme un modèle de masculinité positive –, une idée qui se confond désormais d’autant plus avec l’image du réalisateur de *The Dead Don’t Hurt* et de la personnalité de Viggo Mortensen.