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Cinéma 4 min de lecture

Une frénésie d’images identitaires

Cinéma

Article paru dans Édition novembre 2022
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Le réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu est connu pour recourir à des moyens d’expression dans ses films, ce qui se traduit par un langage cinématographique très expressif permettant de décrire des psychogrammes existentiels. Ainsi, dans *The Revenant* (2016), il a utilisé exclusivement la lumière naturelle du soleil. Birdman (ou les vertus inattendues de l’ignorance), sorti en 2014, a particulièrement retenu l’attention pour son travail de caméra, qui a permis de créer l’illusion que tout ce que l’on voyait correspondait en réalité à un seul et même plan-séquence. Son nouveau film, *Bardo, falsa Crónica de unas cuantas verdades*, accorde à cet égard moins d’importance à un procédé stylistique spécifique, sans pour autant que cela nuise à la puissance formelle et surréaliste de l’œuvre, bien au contraire. Dans *Bardo*, on perçoit une énergie kinesthésique très marquée, la caméra étant souvent en mouvement et le rythme de montage étant pour l’essentiel imperceptible. Nous accompagnons ainsi sans interruption le journaliste et réalisateur de documentaires Silverio Gama (Daniel Giménez Cacho). L’artiste, qui vit depuis longtemps aux États-Unis avec sa famille, doit recevoir un prix, mais doit d’abord retourner au Mexique ; il est attendu en tant qu’invité dans un talk-show. Ce retour au pays réveille de vieux démons et déclenche chez Silverio une crise d’identité qui remet en question l’image qu’il a de lui-même, tant sur le plan professionnel que privé. Iñarritu utilise comme toile de fond de cette lutte existentielle de l’artiste les relations entre le Mexique et les États-Unis, marquées par un passé colonial et un présent dominé par les cartels. Les expériences vécues à la frontière avec le pays voisin des États-Unis d’Amérique jouent un rôle déterminant dans cette quête de sens.

Il n’est guère surprenant que *Bardo* s’inscrive dans la lignée thématique de *Birdman*. Le réalisateur explore directement la complexité de la vie d’artiste, des valeurs familiales et, comme souvent chez Iñárritu, la grande question du sens de la vie, mais plus encore que dans Birdman, Bardo laisse entrevoir des références autobiographiques. Il est évident que Silverio, qui cherche sans relâche à être aimé et reconnu par sa fille, sa femme, son père et le présentateur de télévision, et qui s’efforce notamment de se faire un nom auprès de la critique en tant qu’artiste sérieux, n’apparaît pas ici seulement comme un personnage de cinéma, mais c’est aussi l’artiste Iñárritu lui-même qui s’adresse à nous. Certes, Iñárritu s’est appuyé sur des expériences personnelles pour concevoir son nouveau film, mais il rejette par ailleurs toute référence directe – malgré la ressemblance physique avec son protagoniste.
Aussi pompeux que puisse paraître le titre du film, il n’a rien d’énigmatique. *Bardo* s’inscrit dans la tradition d’*Otto e mezzo* (1963) de Federico Fellini – une biographie d’artiste qui tire justement son charme particulier de l’indistinction entre vérité et fiction. Seulement, le film de Fellini, œuvre d’une virtuosité formelle hors du commun, pose les grandes questions existentielles et atteint une profondeur existentielle sur le fond. Bardo, quant à lui, ne fait tout au plus que les suggérer : il s’agit d’un portrait très personnel et tragicomique d’un état d’âme qui, en raison de ses objectifs très divers et de ses idées débordantes, n’est pas une œuvre de concentration dramaturgique. L’ouverture de l’espace cinématographique, qui contraste fortement avec Birdman, en est à elle seule la preuve. En mettant en scène de longues séquences en plan séquence, Bardo masque en partie son artificialité fantaisiste et suggère un effet d’immédiateté, bien que le film regorge d’événements absurdes et surréalistes et oscille constamment entre le passé et le présent, entre rêve et réalité. Certes, le film ne parvient jamais à formuler une véritable dénonciation des conditions politiques existantes, aucun conflit suggéré n’est jamais mis en scène avec une réelle force ; mais cela n’est que la conséquence logique de l’accent mis sur ce déluge d’images surréalistes et identitaires, déjà largement galvaudé.