Dans les derniers plans du film, on voit clairement chez ce Stanton Carlisle (Bradley Cooper) que de ce mélange unique de dureté et de vulnérabilité qui le caractérisait, il ne reste plus que la désillusion. Rendre compréhensible cette transformation, montrer comment des êtres humains deviennent des silhouettes perdues, tel est l’objectif déclaré du nouveau film de Guillermo del Toro, *Nightmare Alley*. Ce Stan n’assure sa survie qu’en manœuvrant habilement, en rejoignant une troupe de cirque où il agit de plus en plus dans son propre intérêt. Le naturel avec lequel il agit est relativisé ; il a manifestement un passé sombre, a commis des fautes, mais n’a pas perdu son désir de chaleur humaine. C’est auprès de Molly (Rooney Mara) qu’il la retrouve. Avec elle, il rêve d’autre chose que de cette vie de cirque, où, au milieu d’hommes de force, d’acrobates et de « geeks » de carnaval mentalement perturbés, il apprend à faire de la ruse et de la supercherie son métier. Il abandonne le petit monde pour le grand et décide de partir avec Molly à New York, où il escroque la haute société en se faisant passer pour un faux médium, un intermédiaire frauduleux entre ce monde et l’au-delà. Mais Stan n’avait pas prévu l’arrivée de Lilith (Cate Blanchett), cette psychologue louche…
Guillermo del Toro a toujours été ce cinéaste qui s’est efforcé de donner la parole aux incompris, aux marginaux, voire à ceux qui sont imparfaits. Pour lui, l’essence même de tout cela trouve son apogée dans la figure du monstre. Presque aucun autre réalisateur contemporain n’a interrogé la nature du monstre avec autant de force que ce Mexicain de 57 ans, del Toro. C’est ainsi qu’avec *La Forme de l’eau* (2017), il a su insuffler un élan nouveau au film d’horreur à travers une réinterprétation romantique de *La Créature du lagon noir* (1954). Dans *Nightmare Alley* également, son regard est fasciné ; sa caméra manifeste un intérêt pour les rouages du milieu de la fête foraine et de ses habitants.
Il n’est guère surprenant que *Freaks* (1932) constitue une source d’inspiration particulière pour *Nightmare Alley*. C’est aussi pour cette raison que ce film, si surconstruit et fantasque, peine à démarrer dans sa première moitié. Il faut beaucoup de temps avant que les constellations de personnages ne soient établies. Le film ne déploie ses effets qu’avec le changement de décor et l’entrée dans le milieu urbain de la grande ville, où del Toro rend hommage au film noir, ainsi qu’avec l’apparition de ce personnage féminin ambivalent et fascinant, indispensable au bon déroulement d’une telle histoire, incarné par Cate Blanchett. L’impact du film tient moins à l’intrigue qu’au charisme de ses vedettes. Le caractère trompeur ne réside pas seulement dans les objets et les propos, mais dans le comportement humain lui-même. L’aventure du héros, si l’on peut appeler ainsi son parcours, le conduit d’abord dans les bas-fonds de la société, puis dans la haute société des années 1930. Dans *Nightmare Alley*, del Toro met délibérément en scène son film dans l’esprit de ses précédents opus. Il présente l’état de la société dans laquelle évolue Stan comme ce qu’il y a de véritablement effrayant. Quelque chose tient le monde fermement sous son emprise, quelque chose de pire que le mal et le crime que nous observons ici, mais qui ne reste qu’une note en marge : le déclenchement de la guerre. Del Toro s’attache tout particulièrement à nous faire comprendre les liens entre ces deux mondes, présentés comme une machine d’exploitation et une manipulation par l’illusionnisme.
Sans s’en rendre compte, Stan est toujours sur la pente descendante. Cela signifie également que del Toro dépeint un héros très vulnérable, dont la dureté et le cynisme ne sont que des mécanismes de défense. À la fin, notre héros se retrouve impuissant et bouleversé face à un désastre. Il a perdu. Ainsi, *Nightmare Alley* se rapporte à *Freaks* de Tod Browning comme *La Forme de l’eau* se rapporte à *La Créature du lac noir* : il s’agit d’une relecture, d’un regard « correctif » porté sur les personnages incompris et perdus.