Le terme « Greek Weird Wave » désigne un ensemble de films qui, d’une manière très générale, s’interrogent sur la façon dont les systèmes de pouvoir gèrent les structures sociales et les corps des individus. Le point de départ de ce courant novateur dans l’expression cinématographique a sans aucun doute été la crise financière grecque : la population grecque a connu une dépression collective, les revenus ont chuté de manière drastique et le chômage a augmenté. Aucun aspect de la vie sociale n’a été épargné par ces mauvaises évolutions financières, qui ont plongé la population dans l’incertitude quant à l’avenir du pays au sein de l’Union européenne. Le cinéma a ainsi été l’une des premières formes d’art à réagir aux problèmes causés par la crise persistante et à les aborder, en se tournant, dans une série de films qualifiés d’« étranges » par la critique internationale, vers des modes de narration et des choix stylistiques insolites – voire extrêmes pour certains – et des choix stylistiques. Bien qu’il ait révélé un nombre considérable de cinéastes – comme Panos H. Koutras ou encore Yannis Economides –, un seul réalisateur jouit aujourd’hui d’une renommée internationale : Yorgos Lanthimos. Son long métrage à succès Dogtooth (2009) est considéré par beaucoup comme le coup d’envoi de la « Greek Weird Wave », qui a également fait connaître Lanthimos à l’échelle internationale.
Les relations de dépendance entre les êtres humains, les questions de pouvoir, souvent liées au patriarcat, intéressent Lanthimos jusqu’à *Kinds of Kindness*. Mais si l’on examine la carrière de Lanthimos sous cet angle, on remarque à quel point il s’est éloigné des décors minimalistes et de la critique sociale dérangeante au profit d’une dénonciation universelle du patriarcat et des pratiques éducatives malsaines. Les films de Lanthimos sont des œuvres contemporaines majeures, mais la reconnaissance dont il a bénéficié avec *Poor Things* – d’après le roman d’Alasdair Gray – aurait dû intervenir bien plus tôt. Un autre élément contextuel s’impose : il n’a pas renoncé aux thèmes récurrents – structures de pouvoir, dépendance et obsession du contrôle – qu’il explore depuis ses débuts en tant que réalisateur : il les adapte plutôt à une rigueur moins austère, mise en valeur par un casting de stars, qu’il a su transposer avec brio dans le présent à travers des films comme *Dogtooth* ou *Killing of a Sacred Deer* (2017). Peut-être est-ce le contexte actuel qui lui permet de bénéficier d’un public toujours plus large. C’est au plus tard avec *Poor Things* qu’un tournant s’est opéré, le réalisateur ayant en effet changé de registre : Ce n’est plus le mode de la tragédie grecque qui domine, mais celui de la comédie satirique à l’humour noir. Derrière cela se cache également une tendance à l’américanisation de ses récits, rendus compatibles avec le grand public et commercialisables dans le contexte d’un Hollywood post-MeToo : De la gravité de la tragédie grecque, Lanthimos s’est aventuré dans le domaine des comédies absurdes à l’humour noir, qui tentent d’aborder le plus grand nombre possible de problématiques sociales d’actualité – dans un geste visant à mettre en scène, à des fins pédagogiques, le pire de tous les pires mondes.
*Kinds of Kindness* ne fait pas exception : conçue comme un triptyque, sa nouvelle œuvre réunit trois histoires distinctes en un seul film. Bien qu’il ne s’agisse pas de suites, les mêmes acteurs apparaissent dans des rôles différents au fil des films. Il s’agit de scénarios très étranges dans lesquels des personnages sont mis en scène à travers un ensemble de thèmes liés à l’amour, au couple et à la sexualité, au pouvoir, au contrôle et au libre arbitre. Dans la première histoire, un homme (Jesse Plemons) laisse son patron (Willem Dafoe) dicter sa vie. Dans le deuxième épisode, un policier (Plemons) croit que sa femme (Emma Stone) a été remplacée par une sosie. Et dans la troisième partie, une femme (Emma Stone) se bat pour ne pas être exclue d’une secte sexuelle. Ces trois résumés suffisent sans doute à montrer que Lanthimos laisse libre cours à sa veine créative ; le caractère débordant et sinueux de son plaisir narratif détermine désormais aussi l’aspect de ce film. C’est d’abord la voix d’Annie Lennox, tirée de « Sweat Dreams » des Eurythmics, qui donne le ton : « Some of them want to use you / Some of them want to get used by you / Some of them want to abuse you / Some of them want to be abused ».
Comme le suggère la chanson, « Kinds of Kindness » traite avant tout des relations de dépendance qui, selon leur intensité et leur aggravation, débouchent sur des relations dysfonctionnelles nourries par des pulsions obscènes et perverses, auxquelles le geste de sacrifice est également inhérent. *Kinds of Kindness* montre à quel point l’amour recèle de dépendance ; même la violence doit être comprise comme une expression de la bonté. Ce sont également trois types différents de manipulation émotionnelle qui y sont présentés, chacun comme expression de la bonté, de l’amour envers l’autre et comme exigence d’amour de la part de l’autre. À cet égard, Lanthimos cite d’autres mots-clés qu’il dénonce sous forme de citations, sans pour autant parvenir à donner une véritable force de conviction à son message : la masculinité toxique, les modes d’alimentation sains, l’image corporelle, la formation de sectes et les systèmes de croyances rigides. Ce sont trois univers surréalistes qui cherchent à susciter des prises de position politiques diffuses. C’est précisément ce recours à une multitude d’éléments qui fait que ces films individuels s’éparpillent à ce point. Il faut sans cesse rétablir les liens entre les films, évaluer les épisodes individuels les uns par rapport aux autres, les réorganiser sans cesse, et au final, la question reste tout à fait ouverte : comment l’ensemble s’articule-t-il de manière cohérente ? Si l’on met en avant le caractère « bizarre » de l’œuvre de Lanthimos, cette question semble parfois sans importance. Il ne faut toutefois pas confondre l’irritation suscitée par une grande œuvre d’art avec la confusion. On peut dire que les films individuels de *Kinds of Kindness* fonctionnent comme des dispositifs expérimentaux qui explorent les pulsions sombres et les désirs refoulés, sans qu’une véritable liberté ne soit jamais acquise. Mais autant le film dépeint un manque de liberté, autant il la confirme en ce qui concerne la créativité de Lanthimos. Pas de limites, pas de contraintes : aujourd’hui, Lanthimos dispose non seulement de budgets plus importants, mais il semble également jouir d’une liberté artistique quasi totale. Par conséquent, tout peut et doit être associé à son nouveau film. Si l’on repense au premier film du Grec, *Kinetta* (2005), dans lequel il dépeignait le destin d’une femme de chambre dans une station balnéaire grecque désolée comme l’expression directe de la misère sociale grecque suite à la crise économique, on peut désormais mesurer le chemin parcouru dans sa carrière à l’aune de *Kinds of Kindness*. Ses premiers films étaient de petits projets absurdes, qui dérangeaient et bouleversaient. Ces films reposaient sur un ordre qui, bien que parfois extrêmement énigmatique, pouvait être déchiffré de manière compréhensible.
Le caractère radical et la concentration des œuvres précédentes de Lanthimos, qui ont largement contribué à cet ordre, ont disparu derrière l’enchevêtrement narratif que forme *Kinds of Kindness*. Tout n’y est qu’éclairs narratifs, idées farfelues et, oui, sketches. C’est précisément ce caractère esquissé, cette impression d’ébauche de ce film – qui n’est décidément pas un film à part entière – qui rend difficile, voire presque impossible, toute reconstruction intelligible. *Kinds of Kindness* se perd presque dans une survalorisation de l’étrangeté, derrière laquelle le « grec » n’est plus justifié que par la nationalité du réalisateur.