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Cinéma 8 min de lecture

Entre l’accélérateur et le capital

Le film sur le sport automobile depuis 2010

Article paru dans Édition juillet 2025
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En ce moment, Brad Pitt file à toute allure sur les écrans de cinéma au volant d’une Formule 1. Après Top Gun : Maverick (2022), un nouveau spectacle issu de l’atelier de production de Jerry Bruckheimer, qui reprend ce que Days of Thunder avait déjà apporté au cinéma de course automobile en 1990 – et qui fait ainsi contrepoids à une évolution que le cinéma de sport automobile a connue depuis les années 2010. Trois films illustrent particulièrement bien cette tendance : *Rush* (2013) de Ron Howard, *Ford v Ferrari* (2019) de James Mangold et *Ferrari* (2023) de Michael Mann. Tous trois racontent l’histoire de personnages réels du sport automobile. Tous trois bénéficient d’une production somptueuse et d’un casting prestigieux – et pourtant, leurs choix narratifs ne pourraient être plus différents.

Le film *Rush* de Ron Howard s’inspire de la rivalité entre Niki Lauda et James Hunt lors de la saison de Formule 1 de 1976. Il raconte l’histoire de deux personnages aux caractères opposés : Lauda, l’Autrichien discipliné et méthodique, et Hunt, le Britannique impulsif et hédoniste. Leur relation est marquée par la rivalité, le respect mutuel et une prise de conscience personnelle grandissante. Sur le plan dramaturgique, *Rush* suit les codes classiques du genre : deux héros, un conflit, un point culminant (le grave accident de Lauda au Nürburgring), suivi d’un dénouement qui rend hommage à l’évolution de chacun. La rationalité contre la soif de vivre, la froideur de l’esprit contre le sang chaud. Le scénario de Peter Morgan s’inspire des faits réels de la saison de Formule 1 de 1976, au cours de laquelle Lauda a fait un retour spectaculaire malgré des blessures extrêmement graves. La voiture, à la fois machine et lieu d’une expérience existentielle à la limite. L’effet chargé d’adrénaline de *Rush* réside notamment dans la combinaison des moyens du langage cinématographique : des montages rapides, des scènes de course intenses et une bande originale de Hans Zimmer contribuent à créer une tension permanente. Le film ne prend pas parti : ni Hunt ni Lauda n’est déclaré vainqueur sur le plan moral. Aussi différents que soient les deux rivaux dans *Rush*, ils restent avant tout des sportifs. Face à la mort, les pilotes de course trouvent ce sentiment intense de liberté qui reste inaccessible dans la vie quotidienne – une existence qui ne s’épanouit que là où la moindre hésitation peut être fatale. Dans *Rush*, Hunt et Lauda ne se réfèrent qu’à eux-mêmes, des hommes pleinement en phase avec eux-mêmes, dans l’instant présent – pour qui seule la victoire compte.

Dans « Ford v Ferrari » de James Mangold, il est question de la construction d’une machine censée faire la différence entre la victoire et la défaite. Contrairement à « Rush », ce n’est pas seulement le pilote qui est au centre de l’attention, mais toute l’équipe – les ingénieurs et les dirigeants. Le film retrace la confrontation historique entre le constructeur automobile américain Ford et la maison italienne de tradition Ferrari, qui s’est déroulée sur le circuit du Mans en 1966. Tel un général surplombant le champ de bataille, Henry Ford II se tient à la fenêtre de sa forteresse industrielle. Son récit de guerre est révisionniste et patriotique : ce ne sont pas les soldats qui auraient gagné la Seconde Guerre mondiale, mais les chaînes de montage des usines Ford. Cette glorification de la puissance de production industrielle sert de prélude à la nouvelle guerre symbolique contre Enzo Ferrari, qui incarne le romantisme des machines fabriquées à la main – et défie la mégalomanie américaine. Au cœur de l’intrigue se trouvent le pilote britannique Ken Miles et le concepteur Carroll Shelby, qui doivent ensemble réaliser ce qui semble impossible : une voiture américaine capable de battre Ferrari. « Ford v Ferrari » ne raconte pas l’histoire de héros au volant de voitures de course, mais celle de rouages d’un système capitaliste. Le film célèbre certes ses personnages – mais au final, c’est le système qui les exploite qui l’emporte. Mangold élève cette compétition au rang d’épopée, mais derrière cela se cache une vérité amère : ce qui compte, ce n’est ni le talent, ni le courage – mais la puissance de production et la force de la marque.

Michael Mann met en scène son film *Ferrari* d’une manière tout à fait différente. L’intrigue se déroule en 1957 et se concentre sur une période brève mais décisive de la vie d’Enzo Ferrari. Au cœur de l’intrigue, il n’y a pas seulement une course, mais l’effondrement personnel et professionnel de Ferrari : la crise de son mariage, la mort de son fils, les problèmes économiques de son entreprise et la préparation de la Mille Miglia, dernier espoir. « Ferrari » n’est ni un biopic classique, ni un film de sport, mais une réflexion existentielle sur l’échec face au progrès – et donc un film d’auteur paradigmatique au sens le plus strict du terme. Le personnage d’Enzo Ferrari incarne une fois de plus cette structure tragique fondamentale qui anime depuis toujours le cinéma de Mann : le héros est un homme au contrôle absolu, un passionné de son métier qui veut maîtriser chaque détail de son univers – tout en restant aveugle aux forces qui échappent à son emprise. Dans *Ferrari*, l’antagoniste classique, le rival sportif, est absent. De toute façon, Mann s’intéresse peu au frisson de la course – les voitures sont toutes rouges, comme c’était historiquement le cas, ce qui rend toutefois impossible toute orientation visuelle sur le circuit. L’exigence d’authenticité sans compromis de Mann y est tout aussi visible que son refus de créer du suspense de manière conventionnelle. Les scènes de course ne sont plus lisibles, il est pratiquement impossible de vibrer avec les pilotes. Enzo se bat avant tout contre lui-même et reste inconscient de la suprématie du capitalisme historique de l’après-guerre, qui transforme le sport automobile et ne prend une forme concrète que chez les frères Orsi, à la tête de la société Maserati : ils incarnent une orientation du sport automobile vers un système entièrement régit par les droits télévisuels, la valeur de la marque et la présence médiatique. Le fait qu’Enzo ne comprenne pas ou ne veuille pas comprendre ce jeu – « Ferrari vend des voitures pour gagner des courses », dit-il d’un ton provocateur – n’est pas seulement l’expression de son entêtement, mais d’une disposition ontologique plus profonde. Ferrari met en scène un homme qui doit se plier aux rouages de l’économie, mais qui les renie. Alors que d’autres misent depuis longtemps sur les images télévisées et les chiffres de vente, lui aspire à la beauté, à la précision, à la vitesse – des idéaux qui échappent à la valeur marchande. C’est là que se révèle la « vision du monde » de Mann dans sa forme la plus pure : un cinéma de la tragédie moderne, dans lequel le monde ne peut être conquis, car il est depuis longtemps gouverné par des forces étrangères. En fin de compte, il est ici question, tout au plus superficiellement, de sport, mais bien davantage de ce qui reste lorsque le moteur s’est tu depuis longtemps. La course est terminée, mais il n’y a pas de solution aux dilemmes d’Enzo Ferrari. *Ferrari* est un film qui cherche à décrire la complexité de la vie, sans succomber aux attraits superficiels de la course automobile.

Dans *Rush*, le sport reste une fin en soi. Les pilotes occupent le devant de la scène. Ils risquent leur vie parce que c’est la proximité de la mort qui leur donne le sentiment d’être vivants – une vision romantique et héroïque de la compétition, une croyance naïve dans le sens du sport automobile, dans son mythe. Ford v Ferrari met en lumière ce dé-enchantement en révélant que le sport n’est qu’un outil. Le sport devient ici le théâtre d’une lutte entrepreneuriale. Cette lutte n’est plus seulement sportive, mais motivée par des considérations politiques et bureaucratiques. Les pilotes et les ingénieurs sont des génies – mais aussi de simples employés. Ils croient encore en la course, mais ils doivent se plier aux règles, car le système instrumentalise la passion. L’homme devient un moyen au service d’une fin. Dans Ferrari, la course automobile met à nu la complexité du monde moderne : l’entrepreneur est ici lui-même un rouage du système, le film est la déconstruction du film de sport à partir de lui-même. Rush célèbre le pilote en tant qu’individu, Ford v Ferrari le montre comme un rouage d’une machine, tandis que Ferrari lui retire finalement tout contrôle. Ce qui commence comme une lutte pour la vitesse se termine par l’absorption du sportif dans la logique du marché.