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Cinéma 6 min de lecture

En dehors de la boîte, à l’intérieur

Festival international du film de Rotterdam

Article paru dans Édition février 2022
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Lors de la conférence de presse du Luxembourg City Film Festival, au cours de laquelle le programme de l’édition de cette année a été dévoilé, un nouveau label a également été lancé. Il s’agit du label « Outside the Box », qui vise à mettre en avant certains films. « Le label Outside the Box sera attribué (…) soit à des films hybrides, soit à des films présentant des formes d’écriture innovantes. » Si l’on appliquait ce label au Festival international du film de Rotterdam, seule une poignée d’œuvres n’en serait pas dotée. Et à l’exception de quelques projections vers la fin du festival, cette deuxième édition de l’IFFR, sous la direction artistique de Vanja Kaluđerčić, a elle aussi dû se dérouler pour ainsi dire « outside the box », en dehors des salles de cinéma.

Curieusement, c’est justement le lauréat de la Big Screen Competition – le deuxième concours de l’IFFR –, *Kung-Fu Zohra* du réalisateur français Mabrouk El Mechri, qui est l’un de ces films auxquels on n’attribuerait pas, à première vue, le label « Outside the Box ». Par ailleurs, El Mechri est sans doute encore dans la mémoire de certains ici. Il y a plus de dix ans, Samsa Film a coproduit *JCVD*, le film très « aware » d’El Mechri consacré aux « Muscles from Brussels », Jean-Claude Van Damme. *Kung-Fu Zohra* est moins un commentaire méta qu’un film abordant un sujet sérieux, enveloppé dans les codes d’un film de genre. Zohra, une Tunisienne, fait la connaissance d’Omar et tombe amoureuse de lui – Bruce Lee et Jackie Chan jouent les Cupidon ! –, les deux se marient et emménagent ensemble à Paris. Ce n’est qu’avec le temps que Zohra découvre le côté jaloux de son compagnon. Et lorsqu’une gifle vient ponctuer une dispute, la dynamique du couple bascule. À un moment donné, Zohra ne voit plus d’autre issue que le divorce. Mais elle pense aussi à leur enfant commun, qui aime son père.

« Kung-Fu Zohra » n’est pas un film hybride et ne s’inscrit pas non plus dans la voie d’une « écriture nouvelle ». C’est un film au récit classique, tout à fait accessible au grand public, qui tente d’aborder le thème de la violence domestique en s’inspirant de Karaté Kid (avec, notamment, un personnage d’entraîneur à la Mister Miyagi). Ce qui est surprenant, c’est la façon dont El Mechri se plonge dans l’univers du kung-fu et laisse Kung-Fu Zohra se transformer peu à peu en un véritable film de kung-fu. Certains reprocheront au film une banalisation (peut-être compréhensible) du sujet abordé, mais le moment cathartique et libérateur demeure malgré tout. Sabrina Ouazani – récemment vue dans *Plan cœur* sur Netflix et, d’ailleurs, également dans *Tu me ressembles* de Dina Amer lors du Lux Film Fest de cette année –, apporte par sa performance ce mélange de gravité et de légèreté qui la prédestine à une grande polyvalence.

Le Tiger Award, le prix principal du Festival du film de Rotterdam, a cette fois été décerné au Paraguay, à « Eami », le nouveau film de la réalisatrice Paz Encina. Ce film pourrait mériter à plus d’un titre l’étiquette « Outside the Box ». Comme souvent à Rotterdam, les frontières entre fiction et documentaire s’estompent également dans *Eami*. Encina raconte, d’une manière tout sauf conventionnelle, la vie et le déplacement forcé des Ayoreo, un peuple autochtone vivant au Paraguay et en Bolivie. Les Ayoreo – dont le nombre varie entre 4 000 et 6 000 – représentent dans le film l’ensemble des peuples isolés qui connaissent un sort similaire. Eami signifie à la fois « monde » et « forêt », ce qui revêt la même importance au regard de l’histoire. La protagoniste porte d’ailleurs ce nom. On l’entend toutefois presque exclusivement en voix off ; elle est (peut-être avec son grand-père) à la recherche d’un ami disparu après une attaque contre leur tribu – destinée à préparer la déforestation de la jungle du Gran Chocó.

« Ce film puissant (…) parvient à construire un récit fort qui tient la route non seulement sur le plan visuel et politique, mais aussi sur le plan poétique, en mettant en lumière les massacres mondiaux des tribus autochtones. (…) Ce film nous a donné l’occasion de rêver et, en même temps, la chance de nous réveiller », a déclaré le jury dans sa motivation pour l’attribution de ce prix, parmi une sélection de 14 longs métrages au total. Eami n’est pas seulement une œuvre hybride sur le plan visuel et narratif. Il laisse également planer le doute jusqu’à la fin quant à savoir à quel Eami appartient la voix chuchotante qui nous accompagne à travers le Gran Chaco et tout au long du film. La caméra, qui capture ces images impressionnistes et part en quête, est-elle le regard d’un oiseau, d’un être humain, celui de la forêt ou du monde ? Ou peut-être celui d’esprits errants qui cherchent en vain leur paix et restent seuls, même alors, dans l’attente de réponses ? « S’ils nous tuent, mieux vaut qu’ils nous tuent tous, pour que personne ne soit là pour le regretter. » Eami est tout cela à la fois, et Paz Encina met en scène la solitude dans la jungle comme Antonioni mettait autrefois en scène l’espace urbain.

Les prix du Festival international du film de Rotterdam 2022

Tiger Award : « Eami » de Paz Encina

Prix spéciaux du jury : *Excess Will Save Us* de Morgane Dziurla-Petit, ainsi que *To Love Again* de Gao Linyang

Prix VPRO Big Screen : « Kung-Fu Zohra » de Mabrouk El Mechri

Prix de la section « Ammodo Tiger Short Competition » : *Becoming Male in the Middle Ages* de Pedro Neves Marques, *Nazarbazi* de Maryam Tafakory et *Nosferasta: First Bite* de Bayley Sweitzer et Adam Khalili

Prix Robby Müller : Sayombhu Mukdeeprom (directeur de la photographie thaïlandais)

Prix du public de la VriendenLoterij : « Freaks Out » de Gabriele Mainetti

Prix Fipresci : *To Love Again* de Gao Linyang

Prix KNF décernés par la presse cinématographique néerlandaise : *Punctured Sky* de Jon Rafman