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Cinéma 5 min de lecture

Docteur Garine vs Ange de la Mort

Des immensités russes aux pays d’Amérique du Sud, Kirill Serebrennikov et August Diehl face à la condition contrastée de l’homme

Article paru dans Édition novembre 2025
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L’un est médecin, dans la province russe, et son sens du devoir le pousse à un voyage en pleine tempête de neige pour aller vacciner les habitants d’un bourg voisin, touchés par une épidémie importée de façon étonnante de Bolivie ; l’autre a été médecin aussi, de la pire espèce, dans son uniforme nazi. Ce second, c’est Josef Mengele, qui a fait l’ange de la mort à Auschwitz avant de fuir en Amérique du Sud, dans une traque où il a échappé à tous ceux qui voulaient le confronter à ses crimes, y compris au Mossad. August Diehl est l’un et l’autre, incarnations époustouflantes, dans l’adaptation scénique Der Schneesturm, créée cet été à Salzbourg, reprise maintenant à Düsseldorf, du roman de Vladimir Sorokine, et dans le film la Disparition de Josef Mengele, les deux de cet autre Russe exilé qu’est Kirill Serebrennikov. Avec le docteur Garine, le comédien a sans doute pris énormément de plaisir, au-delà d’un engagement continuel qui le laisse épuisé à la fin, sous les applaudissements d’une salle debout face à toute la troupe. Avec Mengele, ça a dû être très dur, trois heures avec un salaud, mais Diehl avait déjà connu un rôle de SS Sturmbannführer avec Quentin Tarantino. Impossible d’avoir le moindre doute sur son talent multiple, évocateur et convaincant en toutes circonstances, alors qu’il a joué le jeune Karl Marx ainsi que Franz Jägerstätter, agriculteur autrichien et objecteur de conscience exécuté par les Allemands.

Serebrennikov comme Diehl ont insisté sur la part d’humanité qui peut exister jusque dans les monstres. Aux premières images du film, voilà un homme qui se sait recherché, jetant des coups d’œil inquiets à gauche et à droite dans une rue de Buenos Aires. On passera au Paraguay, au Brésil, où Mengele trouvera des soutiens, lui qui ne changera pas, restera dans le déni, même face à son fils venu pour en savoir plus. August Diehl nous fait ressentir jusque dans notre propre corps ce que cette vie a dû être, seulement, et là encore metteur et comédien se rejoignent, à aucun moment ils ne donnent le moindre sentiment d’apitoiement, de compassion. Le film de Serebrennikov est trop dur pour cela, éprouvant, carrément torturant. Jusque dans les images, et le passage du noir et blanc à la couleur n’y change rien, au contraire, ça dénonce d’autant plus fortement l’attitude criminelle, où Serebrennikov nous confronte, avec sa propre reconstitution du camp, avec le mal absolu d’un côté, la banalité bourgeoise de l’autre, chose connue depuis Eichmann et Hannah Arendt.

La vie de Mengele, au long des années, d’une identité, d’une cache à l’autre, avait été retracée dans le roman d’Olivier Guez. Serebrennikov, à sa manière, fait éclater ce récit, rendant de la sorte la division, la brisure même du personnage. Et dans ce sens, aucun commentaire sur le film (et sa qualité essentielle), sur le jeu également d’August Diehl, ne peut rivaliser avec le dessin de Wozniak à sa sortie en France : On connaît la justesse, la pertinence du trait de ce dessinateur du Canard enchaîné, eh bien, pour une fois, c’est le texte qui dit le mieux les choses, cette horrible affirmation mise dans la bouche personnage : « Moi aussi, je suis rescapé d’Auschwitz ».

Un survivant, et celui qui mérite le qualificatif dans toute sa positivité, c’est Garine dans Der Schneesturm, recueilli à la fin par des Chinois (il se passe des choses dans une Russie dystopique), sauvé de la neige et du froid. Contrairement au sort injuste de son cocher Kozma, pas récompensé au bout de tous ses efforts pour mener à bon port le traîneau tiré par de bien fragiles chevaux nains, en plus effrayés par le moindre bruit des loups. Et d’autres écueils, d’autres dangers ne manquent pas, les accidents se multiplient, dans un voyage qui au départ a semblé s’inscrire dans une tradition remontant au dix-neuvième. Mais chez Sorokine et à sa suite Serebrennikov, on est loin du réalisme, il n’y en a que pour la fantaisie, et les épisodes les plus saugrenus se succèdent à un rythme à vous donner le tournis. A peine Garine s’est-il attaché une nuit durant à une belle meunière bien accueillante, que le voilà avec des narcotrafiquants, et pris d’un coup dans un délire d’exécution.

Cela dit, dans cette tempête, tourmente (a-t-on traduit en français) où des interprètes tout de blanc vêtus rivalisent avec les flocons qui tombent, un point d’accrochage : le siège des deux voyageurs, la tête dans une boule de verre, drôles de cosmonautes, avec un agrandissement pour saisir les postures de Diehl et de son comparse, l’acteur tout aussi efficace qu’est Filipp Avdeev. Quant au voyage lui-même, il se fait sur une estrade à l’avant-scène, en miniature sur un tapis, et c’est filmé en direct, projeté tout en haut.

On n’est pas étonné, on sait que Serebrennikov sait faire spectacle de tout moyen. Cela ravit, ça s’avère poignant : le voyage de Garine et de Kozma est en fait un voyage au bout d’eux-mêmes : Warum überhaupt weitergehen ? Wie wird es enden ? Mit Tod oder Rettung ? Garine aura le dernier mot, faisant le bilan (pas toujours réjouissant) de sa vie. Du courage au moins, pour y faire face.