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Cinéma 4 min de lecture

dissection

« Anatomie d’une chute » de Justine Triet – lauréat de la Palme d’Or au Festival de Cannes de cette année – est un film dont le titre reflète pleinement la concentration dramatique et l’intensité de son intrigue…

Article paru dans Édition septembre 2023
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« Anatomie d’une chute » de Justine Triet – lauréat de la Palme d’Or au Festival de Cannes de cette année – est un film dont le titre reflète pleinement la concentration dramatique et l’intensité de son intrigue : l’essentiel du film se déroule dans la salle d’audience, lieu de l’action qui, plus que tout autre, illustre la froide obstination de la société. Mais avant cela, il y a d’abord un événement marquant qui a tout changé pour l’écrivaine Sandra (Sandra Hüller) : après la chute mortelle de son mari d’une grande hauteur, elle est accusée de meurtre.

À première vue, on pourrait être tenté de considérer *Anatomie d’une chute* comme un film de genre en raison de ses motifs typiques du film policier, ou plus précisément du drame judiciaire, d’autant plus que le titre lui-même s’inspire clairement du classique *Anatomy of a Murder* (1959). Le titre du film de Triet reste toutefois tout à fait ambigu : il s’agit ici d’enquêter sur une chute ; un meurtre n’est ni exclu, ni prouvé. Les références au genre ne servent ici, bien sûr, que de manière superficielle, afin de fournir des repères sémantiques : le procès constitue bien davantage la plateforme discursive à travers laquelle les diverses facettes d’une relation conjugale très compliquée et marquée par le destin sont décortiquées, voire disséquées, conformément au titre du film.

Cette « décomposition », qui vise à favoriser la compréhension, trouve son équivalent dans la forme : Simon Beaufils, le directeur de la photographie de Triet, fait preuve d’une rigueur et d’une précision similaires à celles que suggère le titre du film. Le travail de caméra est principalement statique et immobile, tandis que le regard s’attarde le plus souvent sur un cadrage étroit et restreint. Ce procédé stylistique est symptomatique de l’ensemble du récit : l’insistance sur les détails, par exemple sur des mots isolés d’une dispute enregistrée entre les époux, et le fait de les sortir de leur contexte global, voilà ce sur quoi insiste le ministère public. Triet met surtout en scène le procureur comme un instrument froid d’un système judiciaire qui vise la condamnation, et non pas tant la recherche de la vérité. Certes, elle alimente ainsi le stéréotype du faussaire de vérité théâtral et rompu à la rhétorique, mais cela n’est que logique compte tenu de l’accent mis sur l’innocence du point de vue féminin. L’isolement de cette femme au milieu de la salle d’audience est d’ailleurs sans cesse mis en évidence par la composition des plans. Rarement la caméra élargit-elle son champ de vision à un cadre un peu plus large, et encore moins vers la profondeur de la salle. Les plans mi-rapprochés, les plans rapprochés et les gros plans prédominent, et sont mis en opposition de manière répétitive, à l’image de la joute rhétorique entre l’accusation et la défense. Dans ce concept stylistique, une chose ressort avant tout : la « réalité » rigide et apparemment sans vie de la salle d’audience, dans laquelle évoluent les personnages, se nourrit du pur geste de l’a posteriori. La volonté de la justice de retracer l’univers expérientiel immédiat d’une famille – de revisiter a posteriori ses expériences du moment et de les replacer sans cesse dans une double perspective – met en évidence l’absurdité de la scène. Le film de Triet ne se présente donc pas comme une quête de vérité, mais montre un procès autour de la souveraineté interprétative des témoignages, dans lequel on refuse constamment à une femme toute crédibilité concernant sa propre sphère intime. Pour autant, *Anatomie d’une chute* n’est pas une mise en accusation ciblée du système judiciaire. Triet dépeint avec la plus grande sincérité possible l’impossibilité éventuelle de transposer une relation conjugale et la sphère intime d’une famille dans l’espace public. Ce faisant, elle évoque avec autant de précision que d’implacabilité la faillibilité de la justice et montre de manière inquiétante à quel point la frontière entre erreur judiciaire et verdict peut être ténue.