Une vue panoramique de la cathédrale de Novotcherkassk, dans l’ouest de la Russie : un cycliste passe devant l’un des arcs de triomphe environnants. Un véhicule de nettoyage nettoie le sol devant le bâtiment de la mairie. L’hymne national de l’Union soviétique accompagne ces images en noir et blanc. Une impression d’harmonie un peu trop parfaite. Seule la date qui s’affiche à l’écran pourrait susciter une certaine inquiétude : 1er juin 1962, la veille des émeutes ouvrières qui entreront dans les livres d’histoire sous le nom de « massacre de Novotcherkassk ».
Dans son nouveau film *Dear Comrades !*, le réalisateur Andreï Konchalovski revient sur cet événement et propose une reconstitution poignante de ce bain de sang, au cours duquel des soldats de l’Armée rouge et des tireurs d’élite du KGB ont ouvert le feu sur des grévistes non armés, tuant environ quatre-vingts personnes. Konchalovski construit son récit autour de cet événement et plonge son public dans la perspective de Ljuda (Julia Vizotskaya), une responsable du Parti communiste et mère célibataire qui vit avec sa fille de 18 ans, Svetka (Ioulia Burova) et son père âgé (Sergueï Erlish) dans un petit appartement à Novotcherkassk.
Une terrible pénurie alimentaire sévit ; Khrouchtchev fait baisser les salaires en raison de la crise d’approvisionnement, et les prix grimpent. Les ouvriers de l’usine de locomotives sont indignés, le malheur se profile, mais Ljuda est une militante fidèle au Parti qui, secrètement, regrette le bon vieux temps sous Joseph Staline, quand tout semblait aller pour le mieux.
Les baisses soudaines des salaires, les hausses des prix des denrées alimentaires et l’affirmation absurde du parti selon laquelle cette combinaison allégerait la pression sur les finances publiques et créerait ainsi davantage d’abondance à long terme ne sont que des prétextes pour éviter d’affronter la réalité. De même, les mesures prises par l’État pour dissimuler les atrocités ne sont que l’expression extérieure du refoulement intérieur que Kontchalovski décrit dans *Dear Comrades !* : un système qui refuse de reconnaître les défauts inhérents à l’État. La tromperie, le déni et la violence déterminent ainsi le cours des événements et créent une atmosphère de normalité quotidienne.
Mais ce n’est pas tant la violence physique qui suscite l’horreur, d’autant plus que le réalisateur la laisse entièrement hors champ : le véritable malaise réside dans le langage, dans ces formules de politesse récurrentes telles que « camarade », « compagnon » – un vocabulaire rigide qui vise à uniformiser. Nous nous retrouvons ainsi pris dans un enchevêtrement de négligence, de paranoïa et de bureaucratie obtuse qui mène au massacre. La société d’après-guerre que dépeint Konchalovski est prisonnière d’une situation intermédiaire, de l’impossibilité d’un retour au stalinisme, mais aussi de l’incertitude face à un avenir indéfinissable. Elle s’accroche donc à un statu quo qu’elle considère comme une solution provisoire. L’absurdité de cette situation apparaît avec le plus de clarté lorsque, sur la musique douce et entraînante de l’artiste pop Gelena Velikanova, des gens se font abattre dans la rue.
Julija Visotskaya est une actrice qui travaille depuis longtemps avec Konchalovski. Elle joue avec un visage impassible et un regard fixe. Elle incarne une société d’après-guerre qui s’est complètement enlisée dans son manque de volonté de dialogue et ses troubles de la communication, et dans laquelle le sujet menace de se dissoudre par excès de loyauté envers le Parti. Konchalovski rend cette dissolution du sujet avec une grande précision dans sa mise en scène : à maintes reprises, il fait sortir ses acteurs, et en particulier Vissotskaya, du cadre de l’image, les coupe au montage et les exclut ainsi du contenu de l’image. En revanche, lorsqu’elle occupe tout le cadre, cela ne se fait pas sans attirer délibérément l’attention sur les innombrables confinements intérieurs : à travers les cadres de miroirs, de portes ou de fenêtres.
Ce jeu réflexif sur la disposition des personnages dans l’espace et ces stratégies subtiles visant à impliquer le public – par exemple à travers des regards directs qui frôlent la caméra – ont pour but de susciter une prise de conscience. En ce sens, *Dear Comrades!* s’inscrit dans la plus pure tradition du cinéma moderniste européen.