Malgré sa popularité grandissante à Hollywood, Luca Guadagnino reste très attaché à une conception de la séduction qui dépasse largement les normes du cinéma commercial américain ; son thème de prédilection est le désir, ce qui l’ancre également très fortement dans la culture cinématographique européenne. Après *Challengers* (2024), un film présenté à première vue comme un film de sport, débordant de mouvement énergique et d’une rapidité ciblée, son nouveau film *Queer* marque un retour à l’imprévu, à l’exubérance. Ce sont ces mouvements de recherche qui constituent la dimension sensuelle de son cinéma.
Avec le succès internationalement salué de *Io sono l’Amore* (2009) – un titre qui est aussi une véritable déclaration d’intention artistique –, Luca Guadagnino s’est imposé comme un esthète du cinéma : C’est quelqu’un qui s’intéresse moins à l’orientation thématique de ses récits cinématographiques qu’à la qualité séduisante et synesthésique de l’expérience sensorielle qu’offre le film. Io sono l’Amore suit Emma Recchi (Tilda Swinton), une femme issue de la haute société italienne aisée, qui entame à Milan une liaison passionnée avec Antonio, un cuisinier proche de la famille. Guadagnino dépeint l’éclosion de cette passion dans une atmosphère résolument estivale : il cherche à capturer la chaleur de Milan à travers les moyens formels du film : le chant des grillons et le gazouillis des oiseaux sont particulièrement mis en valeur sur la bande sonore, tout comme le montage précis composé de divers gros plans sur la vie sauvage. En même temps, il montre la froideur d’une classe supérieure détachée de la réalité, sans pour autant sombrer de manière trop explicite dans l’érotisme ou dans une morale exagérée. Le cinéma de Guadagnino doit être compris comme un réseau complexe de désirs humains ; ce sont des descriptions de la (im)possibilité de l’amour qu’il intègre dans des compositions purement formelles et esthétiques. Le cinéma de genre à lui seul est trop simpliste pour le cinéaste : c’est l’atmosphère qui doit plonger le public dans la diégèse, et non les codes du genre. Pour cela, ses films sont, ne serait-ce que sur le plan narratif, beaucoup trop décousus. Chez Guadagnino, la linéarité narrative s’efface sans cesse au profit d’une expérience du temps bien plus contingente. C’est lorsque les digressions et les méandres de l’intrigue prennent le dessus que le cinéma de Guadagnino trouve sa pleine expression. Le réalisateur italien de 52 ans se décrit comme un voyeur – le cinéma en est le vecteur idéal.
Cette description saisissante d’un désir naissant constituait également le thème central de *A Bigger Splash* (2015), dont la référence directe est *La Piscine* (1969) de Jacques Deray, avec Alain Delon et Romy Schneider dans les rôles principaux. En 2003, François Ozon avait déjà réalisé une nouvelle adaptation de ce classique du cinéma français. Dans le sud de l’Italie, une villa doit servir de refuge à la chanteuse pop en perte de vitesse Marianne (Tilda Swinton) et à son compagnon Jean-Paul (Matthias Schoenaerts) pour une pause bien méritée. Mais lorsque Harry (Ralph Fiennes), l’ancien amant de Marianne, arrive avec sa fille Penelope (Dakota Johnson), de vieilles blessures se rouvrent, des désirs sexuels s’enflamment et créent une tension extrême dans les relations entre les quatre personnages. Dans ce film également, le réalisateur italien se concentre sur les états émotionnels de ses personnages. Le fait que le personnage de Marianne, incarné par Swinton, soit principalement muet n’est pas seulement une référence au film précédent, cela ouvre également un espace supplémentaire aux ambiguïtés. Le film observe avant tout, avec subtilité, l’émergence progressive d’amours et d’animosités. C’est le film suivant de Guadagnino qui lui a valu son grand succès : *Call Me By Your Name* (2017), qui raconte le rapprochement entre un jeune lycéen (Timothée Chalamet) et un doctorant (Armie Hammer) dans une villa de vacances en Lombardie – Guadagnino dépeint l’éveil sexuel et la relation amoureuse homoérotique dans le cadre langoureux d’un film estival ou de vacances, dont l’intrigue ne démarre que lentement : là encore, la saison constitue le décor déterminant du désir amoureux.
Challengers raconte l’histoire d’un désir homoérotique masculin qui s’exprime à travers le prisme de la féminité – tout en reprenant tous les codes du film sportif et en s’articulant autour d’un triangle amoureux : Tashi Duncan (Zendaya) est une ancienne enfant prodige du tennis qui, après une blessure ayant mis fin à sa carrière professionnelle, travaille désormais comme entraîneuse. Elle tente ainsi de mettre fin à la série noire de son compagnon Art (Mike Faist) afin de le ramener au plus haut niveau. Mais Art doit justement affronter l’ancien petit ami de Tashi (Josh O’Connor) – partout règnent des tensions latentes qui se nourrissent d’un désir avide. Un film sur le désir expressif, ambivalent et répressif, où l’on célèbre un culte du corps fait de sueur, de peau tendue, de muscles contractés et de regards perçants. Afin de rendre cette dynamique complexe de tensions aussi saisissante que possible, Guadagnino raconte son histoire selon un enchevêtrement temporel : de nouveaux niveaux temporels s’intègrent sans cesse dans ce dense réseau relationnel, tandis que de plus en plus de couches de désir, de luxure et d’aspiration viennent s’y ajouter – la double compétition est ici particulièrement conçue comme un tour de force de concentration mentale. Une fois encore, Guadagnino s’attache à l’expérience cinématographique synesthésique : il veut rendre palpable le soleil accablant au-dessus du court de tennis tout autant que les innombrables gouttes de sueur qui glissent sur les corps tendus.
Le nouveau film de Guadagnino, *Queer*, est adapté de la nouvelle éponyme dans laquelle l’écrivain William S. Burroughs a intégré des éléments autobiographiques. Au fil du temps, ce roman est devenu une œuvre majeure de la littérature LGBTQ+ ; Burroughs y évoque la fascination exercée par l’attirance homoérotique, la douleur du rejet, la complexité de la sexualité et de l’identité, ainsi que le désir de fusionner avec l’autre. Pour le cinéaste Guadagnino, *Queer* se veut donc une nouvelle fois un retour plus marqué à son œuvre précédente, une exploration de la lenteur cinématographique comme expression d’un désir nostalgique, hésitant et insatiable. Tout est d’abord recouvert d’une lourdeur oppressante ; le ralenti étire considérablement la scène lorsque William Lee (Daniel Craig) flâne dans les rues de Mexico, qui rappellent ici fortement les tableaux d’Edward Hopper. Des sentiments refoulés, des regards furtifs et des attirances latentes imprègnent la première moitié du film. La chanson de Nirvana « Come as You Are » est ici éloquente : il s’agit de l’expression de l’identité sexuelle que Burroughs cachait dans les années 1950. Ce sont des images très détaillées et authentiques, qui sont pourtant tout autant exagérées par un regard artistique. Accro à l’alcool et à l’héroïne, Lee reste littéralement cloué au comptoir, laissant son regard errer sur les clients qui l’entourent ; le rythme narratif est laborieux, le désir ardent s’inscrivant dans une forme narrative visqueuse. Au cœur du désir de Lee se trouve Eugene Allerton (Drew Starkey). Queer raconte la quête de l’autre corps et le désir de dissolution de son propre corps : « I’m not queer, I am disembodied », dit-on à un moment donné. Lee recherche la fusion absolue qu’un trip sous drogue dans les forêts tropicales de l’Équateur semble lui offrir et qui culmine dans l’illusion d’une identification totale avec l’objet de son amour. Cela se produit dans une scène où un corps pénètre dans la peau d’un autre et fusionne ainsi avec lui. Une image de désir total : s’agit-il encore d’une expression de sublimation érotique ou déjà d’une forme d’horreur corporelle ?