Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Cinéma 5 min de lecture

Des murs et des hommes

Film réalisé au Luxembourg

Article paru dans Édition septembre 2023
Partager l'article sur

La frontière qui sépare les États-Unis du Mexique est considérée comme un sujet brûlant, et ce bien avant la présidence de Donald Trump. Le nouveau film de Philippe van Leeuw se veut toutefois un témoignage d’une époque qui n’a survécu que sur le papier. Même sans l’homme du MAGA à la Maison Blanche, qui a notamment justifié sa carrière politique par le slogan « Build the Wall », la situation à la frontière semble inchangée. Le chauvinisme, le racisme et la haine l’emportent sur tout sens de la justice et de l’équité. Tel est le bilan désabusé du long métrage de Van Leeuw.

L’un des personnages principaux du film est Jessica Cromley, incarnée par Vicky Krieps. Elle travaille au sein des services frontaliers américains et considère presque comme une vocation religieuse fanatique le fait d’empêcher tout trafiquant de drogue potentiel et tout immigrant clandestin de fouler le sol américain. Par «potentiels», on entend toute personne s’approchant de la frontière. Dès que Cromley aperçoit quelque chose qui n’est pas blanc et américain jusqu’au bout des ongles, la femme en uniforme voit rouge. Le réalisateur Van Leeuw lui oppose, sur le plan dramaturgique, l’autochtone Jose Edwards. Edwards – tout comme Mike Wilson, l’homme qui incarne ce rôle – appartient à la nation Tohono-O’odham et se déplace avec des membres de sa famille des deux côtés de la frontière. Il aide régulièrement des migrants, dans leur odyssée depuis l’Amérique du Sud, à franchir les derniers kilomètres qui les séparent de la frontière et de la terre promise, les États-Unis. Cromley et Wilson, ces deux personnages aux antipodes l’un de l’autre, vont se rencontrer alors qu’un incident tragique se produit.

Après deux longs métrages se déroulant respectivement au Rwanda et en Syrie, le réalisateur belge s’est donc rendu aux États-Unis. Et une fois de plus, le cadre géographique a été déterminant pour le récit. Alors qu’Une famille syrienne était un drame intimiste – une variation, sur fond de guerre en Syrie, du film Fenêtre sur cour d’Hitchcock, qui se déroulait dans un appartement au cœur de la zone de conflit –, van Leeuw élargit son cadre narratif, mais le referme à plusieurs reprises. D’une part, il y a le mur qui donne son titre au film – et qui existait bien avant Trump –, d’autre part, le drame de chambre de *The Wall* est une analyse psychologique qui tente de comprendre les agissements des personnages présents. Le personnage de l’Amérindien, interprété par Mike Wilson, est à cet égard le plus captivant de tout le film. Le retrouver au casting rappelle la méthodologie qui sous-tend les films de Chloé Zhao (Nomadland, The Rider, Songs My Brother Taught Me). En faisant appel à des acteurs non professionnels, elle a trouvé une authenticité qui a rendu son « Americana » moderne unique. Le non-professionnel Mike Wilson apporte au film de van Leeuw un calme et une autorité authentique qui offrent le contrepoint nécessaire à un drame souvent bruyant. Son personnage n’est toutefois introduit que tardivement dans le film. Trop tard, peut-être.

Près de la première moitié de ce film de 90 minutes est consacrée au personnage de Vicky Krieps. Et alors que Mike Wilson peut s’appuyer sur l’expérience qu’il a réellement vécue, l’actrice d’origine luxembourgeoise doit d’abord se construire le personnage d’une Américaine raciste originaire de l’État du Nevada. Dès le début, le film martèle à son public que l’attitude autoritaire et la gâchette facile de Jessica Cromley ne sont qu’une façade. Les relations familiales problématiques et les troubles du comportement qui en découlent, et qui isolent de plus en plus le personnage de son entourage, sont abordés tout au long du film. Il n’y a qu’un pas entre le modèle type et la caricature de la garde-frontière Jessica Cromley. Outre le fait qu’on n’arrive pas tout à fait à croire Krieps dans son rôle, celui-ci ne semble surtout pas avoir été pleinement développé. Frances McDormand, quant à elle, se fondait presque parfaitement parmi ses collègues. Ce n’est pas le cas dans *The Wall*. Diction, posture et arme à la ceinture : Vicky Krieps donne elle-même l’impression d’être une immigrée clandestine dans le film, qui peine à s’intégrer. On a presque l’impression qu’elle ne s’inscrit pas dans le cadre de la fiction documentaire de Van Leeuw.

Coproduit par Les Films Fauves, *The Wall* n’apporte pas de nouveaux éclairages sur la situation à la frontière sud des États-Unis avec le Mexique, mais dépeint une fois de plus une bande de territoire quasi sans loi, où l’on agit comme au Far West. Mais là encore, c’est le personnage de Jose Edwards, incarné par Mike Wilson, qui rend *The Wall* intéressant. En tant que membre du peuple Tohono-O’odham et par le fait qu’il traverse la frontière dans les deux sens malgré tous les obstacles et tous les efforts déployés par les Américains pour la sécuriser, il efface d’un seul coup cette frontière tracée par l’homme. En effet, les Tohono-O’odham ne reconnaissent tout simplement pas cette frontière. Si *The Wall* se voulait moins un témoignage de l’impunité du racisme systémique américain et davantage un essai philosophique sur les constructions humaines, alors le film serait bien plus que la simple somme de ses nombreuses parties.