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Cinéma 7 min de lecture

Démonologie et folklore

Le cinéma d'horreur contemporain a deux facettes

Article paru dans Édition octobre 2025
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Avec *The Conjuring : Last Rites*, c’est actuellement le quatrième volet – annoncé comme le dernier – de l’une des séries d’horreur les plus célèbres du moment qui est à l’affiche. L’« univers Conjuring », né des récits des démonologues Ed et Lorraine Warren, s’est imposé depuis plus d’une décennie comme la référence en matière d’horreur occulte moderne. Dans les films, le couple n’apparaît pas en tant que ministres du culte, mais comme des enquêteurs du paranormal qui recourent régulièrement à des rituels catholiques et au soutien de prêtres lorsqu’il s’agit de conjurer des cas de possession ou des phénomènes de hantise. Des spin-offs, des préquelles et des suites ont enrichi cette saga, dont le cœur narratif repose toujours sur la démonologie catholique, les rituels d’exorcisme et l’idée de la victoire du religieux sur le mal. Des millions de spectateurs se laissent captiver par les invocations de démons, les exorcismes et les maisons hantées. Alors que cet horreur grand public domine les multiplexes, il existe une autre forme d’horreur, bien moins populaire mais tout aussi fascinante : l’horreur folklorique.

Le « folk horror » est un sous-genre de l’horreur qui se caractérise par un mélange unique de folklore rural, de rituels anciens et de peurs profondément enracinées. Il dépeint un monde où la nature, les traditions ancestrales et le surnaturel s’entremêlent de manière oppressante. L’un des tout premiers précurseurs cinématographiques du « folk horror » est le film muet suédois *Häxan*, réalisé par Benjamin Christensen en 1922. Il mêle des éléments documentaires à des mises en scène dramatiques et aborde le thème des persécutions de sorcières au Moyen Âge, illustrant de manière saisissante le pouvoir des superstitions et de la paranoïa sociale. *Häxan* constitue ainsi un point de départ important, où se dessine la combinaison de l’histoire, du mythe et de l’horreur dans un contexte rural. Le genre a connu son apogée à la fin des années 1960 et au début des années 1970 en Grande-Bretagne. Des films tels que *Witchfinder General* (1968) de Michael Reeves et *Blood on Satan’s Claw* (1971) de Piers Haggard se caractérisaient par une réflexion approfondie sur la sorcellerie, les rituels et la tension entre le monde moderne et les traditions archaïques. The Wicker Man de Robin Hardy (1973), considéré aujourd’hui comme une icône du « folk horror », revêt une importance particulière. La menace ne provient pas d’une violence explicite, mais de la découverte progressive d’une culture étrangère et implacable. L’île et sa nature apparaissent comme un organisme vivant qui entoure l’intrus avant de finir par l’engloutir. Ce jeu avec le paysage, l’isolement et le rituel continue de marquer le genre aujourd’hui encore – et le distingue fortement des intérieurs claustrophobes de l’horreur occulte, qui présente à cet égard des parallèles évidents avec le film de maison hantée. L’environnement rural est une caractéristique centrale de l’horreur folklorique. Les forêts, les landes et les villages isolés ne sont pas seulement des décors. Ils apparaissent comme des personnages à part entière, recelant des secrets et créant une atmosphère d’isolement. Les personnages principaux – souvent des marginaux ou des citadins – se retrouvent plongés dans un monde étranger dont les règles et les systèmes de croyances leur semblent incompréhensibles.

Le thème central du conflit entre la modernité et la tradition archaïque est un fil conducteur récurrent dans ce genre. La confrontation entre des individus dotés d’un esprit rationnel et un monde dominé par la magie, la croyance et les rituels engendre de profondes tensions et conduit souvent à un échec tragique. Dans l’horreur folklorique, le surnaturel reste souvent vague et latent. La menace ne provient pas tant de monstres ou de démons clairement visibles que du sentiment d’inconnu, d’inexplicable et d’être observé. C’est une horreur qui ne promet pas de dénouement par un exorcisme cathartique, comme le fait habituellement l’horreur occulte, mais une insécurité qui perdure. Des films plus récents ont fait évoluer le genre et revisitent des thèmes classiques. The Witch (2015) de Robert Eggers raconte l’histoire d’une famille puritaine de la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle, déchirée par le fanatisme religieux, la désagrégation familiale et la peur de la sorcellerie. *Midsommar* (2019) d’Ari Aster expose l’horreur à la lumière éblouissante du jour et montre comment une logique cruelle règne sous la surface de rituels idylliques. Ces deux œuvres ont été plébiscitées par les festivals et la critique, mais n’ont jamais atteint l’audience d’une franchise à succès – ce qui indique que l’horreur folklorique reste ancrée dans l’« art horror » et le cinéma d’art et d’essai. De nouvelles œuvres voient également le jour aujourd’hui. Rien qu’en 2024/25, au moins neuf nouveaux films s’inscrivant dans la tradition du folk horror sont sortis – mais ils restent souvent largement méconnus, plutôt visibles dans les cinémas d’art et d’essai, lors de festivals ou dans des sorties de niche. Le film irlandais *Fréwaka* d’Aislinn Clarke, sorti en 2025, Harvest d’Athina Rachel Tsangari (Grèce) et Starve Acre de Daniel Kokotajlo (Royaume-Uni), tous deux réalisés en 2024, s’articulent autour des rituels, de la communauté et de l’isolement – des œuvres qui, bien qu’elles soient projetées dans des cinémas d’art et d’essai et lors de festivals, ne suscitent guère l’intérêt du grand public. Ils montrent que le genre perdure, mais dans l’ombre des séries à grand succès. Ce qui fait la force du « folk horror », c’est sa capacité à mettre en lumière la profonde fracture culturelle et psychologique engendrée par la confrontation entre les progrès de la modernité et l’héritage du passé. Cette étrangeté génère une tension oppressante qui se transmet au public et intensifie l’horreur.

C’est peut-être là une raison essentielle de cette différence de réception : l’horreur occulte promet une expérience collective avec un arc narratif clairement identifiable, tandis que l’horreur folklorique exige de la patience, de l’ouverture d’esprit et de la réflexion. L’une répond davantage au besoin de sensations fortes immédiates, tandis que l’autre fait écho aux peurs sous-jacentes et aux traumatismes culturels, qui ne s’apaisent pas si facilement. La nature, souvent mise en scène comme une force menaçante, n’est pas simplement un ennemi, mais un symbole de l’inconcevable. Alors que le monde moderne mise sur la raison et le contrôle, on constate à quel point les êtres humains sont à la merci de forces qui échappent à leur emprise. De nos jours, l’horreur folklorique acquiert une dimension politique et culturelle. Elle devient l’expression d’une nostalgie d’enracinement et d’identité dans un monde en mutation rapide. En même temps, elle met en garde contre l’attachement aveugle au passé, contre les cultes et les idéologies qui peuvent receler des aspects sombres. Sa construction lente et subtile exige patience et attention. Plutôt que de miser sur des effets rapides, l’horreur s’intensifie progressivement, jusqu’à ce que l’ensemble du récit débouche sur une atmosphère d’inévitabilité.

Cette comparaison offre ainsi un panorama révélateur : l’horreur occulte évoque l’emprise du surnaturel exercée par l’Église ; l’horreur folklorique, la persistance de mythes et de rituels archaïques dans des paysages isolés. Toutes deux sont issues de croyances ancestrales, toutes deux évoquent la puissance des croyances populaires – l’une principalement à travers le démon, l’autre surtout à travers le sacrifice rituel. Et toutes deux nous rappellent que nos peurs les plus profondes ne résident pas tant dans le gore et le choc que dans les histoires transmises de génération en génération depuis des siècles.