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Cinéma 8 min de lecture

De la nage libre à l’étouffement

Avec *Hors d’Haleine* d’Éric Lamhène, c’est un film bouleversant sur la violence psychologique envers les femmes qui sort en salles. Il impressionne par son approche documentaire, une prise de vue pleine de sensibilité et une distribution remarquable.

Article paru dans Édition novembre 2024
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Lorsqu’on évoque la violence faite aux femmes, on montre généralement des images de bleus : des blessures visibles autour des yeux – traces des coups violents que les femmes ont subis. Mais les blessures causées par la violence psychologique sont invisibles aux yeux du grand public. « Nous voulions apporter une autre perspective, celle de la violence psychologique, et aussi, délibérément, mettre en avant une personne issue d’un milieu social différent », a déclaré le réalisateur Eric Lamhène lors de l’avant-première presse.

Lamhène, qui a déjà réalisé quelques épisodes de la série « Routwäissgro » dans le domaine du documentaire, aborde délibérément le sujet sous un angle documentaire. Le film s’appuie sur des recherches menées depuis 2017 par lui-même et sa directrice de la photographie, Rae Lyn Lee. Ils ont coécrit le scénario. Le duo travaille ensemble depuis 2009.

Le film séduit par une mise en scène impressionnante, notamment une scène de viol et une scène d’avortement dépourvues de voyeurisme, mais qui parviennent néanmoins à transmettre toute l’ampleur de la douleur ; il séduit également par le jeu captivant des acteurs : Carla Juri, en particulier, est époustouflante dans le rôle principal d’Emma. Luc Schiltz incarne lui aussi de manière convaincante son mari manipulateur, un personnage mesquin, bien qu’en apparence charismatique. Sascha Ley incarne la directrice du foyer : résolue, mais en même temps chroniquement dépassée par les destins individuels de ces femmes.

Le foyer d’accueil pour femmes situé au bord de la Moselle offre un refuge à des femmes maltraitées d’origines diverses. On y trouve Esperanza, « Espe », qui se bat pour obtenir un droit de visite auprès de ses filles adolescentes et qui s’automutile avec des cigarettes. Une jeune résidente (Alessia Raschella) a un ex-petit ami toxicomane qui tente obstinément de la ramener vers lui et de la tirer vers le bas. Le mari de cette mère célibataire (Véronique Tshanda Beya), qui travaille à temps partiel comme femme de ménage, tente toujours de lui enlever ses fils ; son mariage avec une femme plus jeune est déjà organisé.

Chacune des femmes hébergées au foyer pour femmes porte son propre fardeau, traîne son histoire personnelle et est seule face à sa souffrance. Dans le hall d’accueil, les femmes sont certes à l’abri des agressions et entre elles, mais il y règne – même la nuit – un bruit assourdissant et des cris d’enfants.

Eric Lamhène et Rae Lyn Lee se sont rendus au foyer d’accueil pour femmes avec des préjugés, et ils y ont découvert une réalité bien différente de ce qu’ils avaient imaginé : des enfants qui jouent ; certaines femmes qui se disputent ; d’autres qui cuisinent ensemble – une communauté soudée. Ils ont alors compris qu’ils voulaient en faire un film pour montrer cette communauté, cette nouvelle famille qui se construit là-bas, après tout ce que ces femmes ont enduré. Le film est le fruit de plusieurs années de recherches menées auprès d’associations actives sur le terrain et d’entretiens avec des travailleurs sociaux. Des entretiens ont été menés, des récits ont été recueillis pour replacer le film dans son contexte, afin de comprendre, mais aussi, dans une certaine mesure, pour refléter la réalité.

Aucun destin individuel n’a été repris tel quel, comme on le voit dans le film. Les nombreuses histoires ont plutôt été tissées pour former un grand tableau. Le mobilier a été rassemblé à partir de différents foyers d’accueil pour femmes. De plus, l’atmosphère qui règne dans le foyer n’est pas du tout chaleureuse. Ainsi, dans le drame de Lamhène, Emma ne suscite pas d’emblée la sympathie avec son caractère introverti et pensif, son attitude de classe moyenne et ses crises de larmes nocturnes.

« À cause de toi, on n’arrive pas à dormir la nuit », lui reprochera au début une résidente du foyer lors d’une discussion ouverte autour d’une table… tout en la soutenant néanmoins. Car Emma, comme la plupart des femmes de ce foyer, n’est pas à l’abri de retourner vers l’homme qui la manipule psychologiquement. De la prise de conscience qu’on se laisse manipuler jusqu’à la libération de soi, le chemin est long et semé d’embûches, au cours duquel la femme – le titre du film en est ici le leitmotiv – garde tant bien que mal la tête hors de l’eau et ne parvient que lentement à se libérer.

Emma aussi retournera dans un premier temps auprès de l’homme qui l’a maltraitée. D’une part, parce qu’elle refuse d’admettre ce qui s’est passé et continue de prendre la défense de son mari devant les autres ; d’autre part, par conviction et par désir profond de le changer. « Se parler » devient alors un code pour se livrer à lui une fois de plus.

On a l’estomac noué lorsqu’elle revient dans la maison cossue où elle vivait autrefois avec lui, qu’elle se tient là, perdue dans l’appartement, et qu’elle tente en vain de lui parler. Son « Tu dois changer » reste sans écho.

Alors qu’elle nage librement et qu’elle prend conscience de la réalité des abus psychologiques subis, Théodore trouve du réconfort auprès d’Emma, une licorne en peluche qui, un jour, se retrouve assise devant sa chambre et que les résidentes se passent entre elles pour faciliter l’arrivée des nouvelles venues. Mais elles apportent également leur soutien aux autres résidentes, car peu à peu, des liens d’amitié, de compréhension et de solidarité se tissent.

Dans une scène nocturne, elles se rendent à une fête dans une boîte de nuit, où elles se peignent le corps avec des peintures fluorescentes colorées et dansent. Dans une autre scène, elles partent au bord d’un lac et boivent du vin. Ces plans sont particulièrement réussis et touchent au plus profond de l’âme, précisément parce qu’ils mettent en lumière de brefs moments de liberté, sans cesse assombris par les hauts et les bas émotionnels des femmes. « Vous n’êtes pas normales », rétorque Emma aux autres résidentes, tout en cherchant néanmoins à se rapprocher d’elles et de leurs enfants. En effet, un lent processus de guérison peut ainsi s’enclencher, même si les violences de son mari persistent.

« Je vois une femme qui flotte à la surface de l’eau, mais qui est toujours tirée vers le fond par son poids », dit la directrice du foyer à Emma au début. « Tu ne comprends rien », rétorque Emma en lui soufflant effrontément au visage : « Je suis étouffée depuis longtemps. »

On y aperçoit brièvement la Carla Juri exubérante, telle qu’on a pu la voir il y a quelques années dans le rôle principal de l’adaptation cinématographique, malheureusement assez agaçante, du roman *Feuchtgebiete* de Charlotte Roche (2013). Et pourtant, ce film impressionnant tire avant tout sa force du jeu incroyablement captivant et nuancé de Carla Juri. En tant qu’étrangère au Luxembourg, où elle ne parle toujours pas couramment le français même après plusieurs années (une prétendue faiblesse que son mari lui reproche), il lui est particulièrement difficile, sans famille ni réseau social, de s’imposer professionnellement. C’est d’ailleurs à son mari, un architecte confirmé, qu’elle doit le fait qu’il lui ait trouvé un poste d’assistante dans son cabinet d’architecture – un moyen d’arriver à ses fins et un maillon de plus dans le réseau de dépendances dont Emma parviendra à se libérer seule.

« Hors d’Haleine » impressionne avant tout par le fait que les cinéastes ne présentent ni leurs personnages ni les situations de manière manichéenne et que le film, malgré son sujet, ne tombe jamais dans le pathos. Il est étonnant qu’un homme parvienne à saisir avec autant de sensibilité la réalité des femmes victimes d’abus. Et voici ce que l’on peut déjà révéler : il n’y a pas de « happy end » à la fin, mais au moins une fin porteuse d’espoir. Ceux qui se sont eux-mêmes retrouvés dans une telle situation le savent bien : il faut presque une demi-vie pour s’en sortir.

Le film est projeté dans différentes communes, suivi de tables rondes, notamment à l’intention des élèves, mais aussi dans le cadre de l’Orange Week, et il sera diffusé dans toutes les salles de l’Utopia à l’occasion de la Journée internationale contre la violence à l’égard des femmes. Il faut espérer que ce ne soient pas seulement les femmes et les personnes déjà concernées qui se rendront dans les salles de cinéma. Car ce drame est un petit chef-d’œuvre, non seulement en raison de la sensibilité du sujet qu’il aborde, mais aussi parce qu’il est d’une grande force artistique.

Hors d’haleine, d’Éric Lamhène. Image : Rae Lyn Lee ; avec : Carla Juri, Luc Schiltz, Sascha Ley, Esperanza Martin Gonzàlez-Quevedo, Véronique Tshanda Beya, Alessia Baschella ; production : Samsa Film en coproduction avec Artémis Productions. 101 minutes.
À partir du 13 novembre au Ciné Utopia