Narvel (Joel Edgerton) semble adorer son métier de jardinier : le dévouement avec lequel il se consacre à la culture de diverses plantes témoigne de connaissances techniques approfondies, qu’il partage dans une voix off. Il est le jardinier en chef d’un vaste domaine. Narvel ne s’occupe pas seulement des jardins, il satisfait également sexuellement la maîtresse de maison, Norma Heaverhill (Sigourney Weaver) ; on devine rapidement qu’il n’a en réalité pas vraiment le choix ; tout son mode de vie est axé sur cette relation de soumission très rigoureuse. Il y a bien sûr de bonnes raisons à cela, car Narvel a un passé sombre…
Le nouveau film du scénariste et réalisateur Paul Schrader, *Master Gardener*, devrait désormais venir compléter, après *First Reformed* (2015) et *The Card Counter* (2019), une trilogie sur la culpabilité et l’expiation, voire même clore l’œuvre tardive de Schrader. Dans *First Reformed*, Schrader abordait l’ordre rigide de la foi, qui se brise face à la question environnementale ; dans *The Card Counter*, il se concentrait sur la question de la culpabilité américaine liée aux exactions commises à Abu Ghraib, tandis que dans *Master Gardener*, c’est désormais le racisme aux États-Unis qui occupe le devant de la scène, trouvant une expression troublante à travers des groupes militants d’extrême droite tels que les Proud Boys et leur idéologie néonazie. En effet, le travail de Narvel en tant que jardinier s’inscrit en réalité dans le cadre du programme de protection des témoins, destiné à le dissimuler précisément à ces groupes. Au plus tard lorsque Narvel enlève sa chemise, son passé marqué par la culpabilité et la violence devient visible ; mieux encore, il est inscrit sur sa peau : des symboles nazis marquent son corps, laissant entrevoir la culpabilité dont il s’est chargé.
La possibilité du pardon se présente peut-être ici – nous sommes chez Paul Schrader – sous les traits de Maya (Quintessa Swindell), la jeune nièce de Norma. Elle est impliquée dans un petit réseau de trafic de drogue, dont Narvel tente de la sortir. Cette vocation soudaine de protecteur hante presque tous les héros des films de Paul Schrader – un thème qu’il a établi dès Taxi Driver et qu’il dit avoir emprunté aux Carnets de la cave de Dostoïevski. Schrader aborde la question de savoir si la laideur peut trouver la beauté à travers le thème de la botanique : extérieurement, ce Narvel est déjà devenu un homme nouveau, mais peut-il également trouver la beauté en lui-même ? Le dilemme qui détermine Narvel intérieurement le place dans la lignée directe des personnages de Schrader : il ne peut se comporter « bien » dans ce monde du mal qu’en commettant le mal. Le sentiment de culpabilité ne peut être atténué qu’en accumulant de nouvelles fautes. C’est là le message profondément pessimiste et fataliste qui place le film de Schrader dans l’univers narratif du film noir. Son hommage au film noir est d’ailleurs clairement perceptible sur le plan visuel : il reprend le point de départ de l’intrigue de *The Big Sleep* (1946) de Howard Hawks, qu’il cite dès la première séquence de plans. Il reprend ici et là des aspects du film noir et les transpose dans son style très déconcertant. Ce mode de vie axé sur la distance et le contrôle, qui a complètement imprégné Narvel – un mode de vie marqué par un retrait total, ascétique, routinier, uniquement axé sur la discipline – trouve son équivalent dans la forme : le langage cinématographique froid de Schrader réprime tout moment d’empathie.
Master Gardener – qui, soit dit en passant, n’est pas sorti en salles au Luxembourg – rappelle les codes qui ont fait le succès des précédents films de Schrader – on y retrouve cette approche très intellectuelle, teintée de calvinisme, une forme rare de mélodrame masculin qui explore davantage, que les deux films précédents, la romance latente du héros. Cette fin heureuse, très discrète et à peine esquissée, ne promet pas grand-chose, mais elle suffit amplement à ce héros brisé.