Benoit Blanc (Daniel Craig), ce maître détective à l’esprit extrêmement vif, qui n’hésite pas à froisser les gens avec son égocentrisme et son arrogance affichés, pourrait à certains égards être vu comme une métaphore de son créateur : le réalisateur Rian Johnson adore concevoir des intrigues cinématographiques ultra-sophistiquées, notamment dans des boucles temporelles comme Looper (2012), où il met en avant sa maîtrise du genre, déjoue délibérément les attentes du public et propose un jeu à double sens. C’est ce qui a fait le succès de *Knives Out* (2019) – rendant ainsi une suite incontournable –, même si son film *Star Wars : Les Derniers Jedi* (2018) lui a surtout valu des critiques acerbes. Avec ce thriller policier classique, Johnson prouve une fois de plus qu’il a trouvé un genre dans lequel il peut sans cesse démontrer à son entourage – et à lui-même – qu’il est le plus malin. Et comme s’il s’agissait de se surpasser en matière de supériorité et de présomption, *Glass Onion : A Knives Out Mystery* intègre en son sein même le postulat incontournable du film policier classique – l’attente autour de l’affaire de meurtre à résoudre : Le milliardaire de la tech et playboy Miles Bron (Edward Norton) invite ses amis de longue date à un jeu de « murder mystery » dans son complexe hôtelier insulaire en Grèce, le Glass Onion. Ce qui était initialement conçu comme un jeu de rôle policier pour le week-end, une sorte de réplique à l’ennui provoqué par le confinement lié au coronavirus, prend toutefois une tournure dramatique lorsque des décès surviennent réellement et que les secrets des visiteurs de l’île sont peu à peu révélés…
Si son prédécesseur constituait encore une attaque cinglante contre la classe supérieure matérialiste et égocentrique, Glass Onion poursuit certes sa critique sociale en s’en prenant aux plus haut placés, mais cette fois-ci, il vise des personnages apparemment plus insaisissables et encore plus sournois. Les super-riches, qui ont bâti leur fortune à coups de manœuvres et de mensonges, sont ici mis en scène. On y trouve un streamer sur Twitch qui diffuse des idées d’extrême droite sur Internet, sa jeune et naïve compagne qui se donne à lui pour accroître sa portée en ligne, une ancienne mannequin ou encore une femme politique égocentrique – tous reflètent au fond une société totalement dépourvue d’émotions et de morale. Une idéologie des corps publicitaires se dessine ici ; nous voyons des personnes qui ne sont plus que surface. Mais avant que Rian Johnson n’atteigne le cœur de son propos, il faut d’abord – à l’instar d’un oignon – enlever les nombreuses couches pour pouvoir voir l’ensemble. Cela nécessite tout d’abord une exposition détaillée et informative, suivie d’une partie centrale au rythme effréné, avec autant de rebondissements qu’une partition de Mozart comporte de notes, pour déboucher ensuite sur un final fulgurant et imprévisible. *Glass Onion* se livre à un jeu stylé avec les éléments des modèles classiques d’Agatha Christie, dans lequel, dans un premier temps, une histoire minutieusement construite est racontée dans un esprit d’imitation, mais qui, d’un autre côté, constitue une réflexion, une parodie et un commentaire sur le modèle. Ce Benoit Blanc n’a pas besoin d’un signe distinctif extérieur, tel que la grande moustache d’Hercule Poirot. Craig compense cette apparence par un accent du Sud, le « southern drawl », toujours aussi prononcé. Certes, le ton comique de ce polar est beaucoup plus marqué que dans le précédent opus, mais il en résulte, notamment dans son dénouement, un mélange indécis oscillant entre l’enfantin et le dramatique. Une chose ressort toutefois clairement de ce jeu d’enfant final : nous observons un détective qui, face au problème qu’il doit combattre, ne voit d’autre issue que de se retirer. Comme on le sait, ce n’est pas tant la révélation du meurtre proprement dit qui retient ici l’attention, mais plutôt l’horreur de la faute narcissique – seul un geste plus radical peut encore mener à une résolution. La punition et le sacrifice semblent presque attendus avec impatience, tant les dérapages pèsent lourd dans l’ascension sociale, que *Glass Onion* observe de manière très comique, mais non moins acerbe et désabusée.