Un panoramique de la caméra dévoile les travaux de démolition du West Side à New York et l’affiche du nouveau projet immobilier : dans un élan de grand optimisme ou d’ironie désabusée, le nouveau complexe résidentiel portera le nom d’Abraham Lincoln, car l’histoire qui se déroulera dans ce décor, à travers le remake réalisé par Steven Spielberg de la comédie musicale classique West Side Story de 1961, est celle d’une guerre des gangs fondée sur le racisme. Et c’est l’histoire d’un amour contre vents et marées. Le transposition de *Roméo et Juliette* de William Shakespeare dans le New York des années 1950 offre un miroir de l’histoire américaine dans toute sa contradiction : selon la perspective adoptée, c’est soit l’histoire d’une foi pleine d’espoir en un avenir meilleur, soit celle de la mise au jour du grand mensonge du « creuset des cultures » qui a donné naissance à la nation américaine.
Les cinéastes Robert Wise et Jerome Robbins ont adapté cette comédie musicale au grand écran. Aujourd’hui, 60 ans plus tard, c’est au tour de Steven Spielberg, qui laisse l’intrigue pratiquement intacte : Tony (Ansel Elgort) aime Maria (Rachel Zegler). Mais lui fait partie des Jets, un gang américain, tandis qu’elle appartient aux Sharks, un gang portoricain. Ces deux groupes sont ennemis de longue date et se livrent une lutte à mort pour la suprématie dans le quartier.
Spielberg a repris presque sans modification les numéros musicaux de Leonard Bernstein ; ils structurent le film à travers les ruelles, les coins de rue et les échelles de secours, autour desquels évoluent les personnages. Ils évoluent dans un espace, le West Side, qui ne peut être socialement acceptable à leurs yeux, et comme ces jeunes ne parviennent pas à accepter les dynamiques multiculturelles, la police ne peut pas non plus mettre fin à cette violence de jeunes délinquants, vide de sens et donc stupide. Tony et Maria, les Jets et les Sharks, échouent, bien plus encore que Roméo et Juliette chez Shakespeare, non pas à cause de leurs relations, de leurs amitiés ou de l’amour, mais à cause des règles définies par le territoire et l’ethnicité, contre lesquelles personne ne peut l’emporter. Car c’est là que réside justement le tragique : le désir de mettre fin au combat ne fait que déclencher véritablement la catastrophe. La croyance illusoire en une révolte, en un triomphe sur ces règles, voire en un combat visant à mettre fin à tous les combats, voilà ce qui caractérise leur naïveté enfantine. C’est pourquoi l’adaptation de ce sujet par Steven Spielberg n’est pas tout à fait déconcertante, car ce film ne serait tout simplement pas de Spielberg si l’on ne ressentait pas l’absence de famille, de parents, voire de figures paternelles.
C’est avec le lieutenant Schrank (Corey Stoll) que l’autorité paternelle trouve son expression la plus perverse. Et c’est aussi pour cette raison que ce film ne serait pas une œuvre de Spielberg s’il ne transposait pas la dimension de critique sociale du sujet dans un monde onirique. Il abandonne la mise en scène théâtrale de l’original, axée sur la réduction, au profit d’une mise en scène plus cinématographique, qui a toujours caractérisé Spielberg en tant que cinéaste : son *West Side Story* semble raconté dans un mouvement fluide, chatoyant et souple. C’est un régal pour les yeux, qui va presque à l’encontre des passages textuels réflexifs des numéros musicaux : riche en couleurs et au rythme effréné, son adaptation vise davantage à susciter un émerveillement saisissant qu’un regard critique et réflexif.
Pour cela, il manque à ce réalisateur, aujourd’hui âgé de 75 ans, cette touche de fatalité, cette dureté implacable qu’exige la tragédie : les images sont trop chatoyantes, le maquillage trop beau, les visages trop parfaitement éclairés. Oui, cela n’a rien d’étonnant : le film de Spielberg suit davantage le récit d’une foi inébranlable que celui du mensonge.
Certes, on ne peut pas surpasser ce qui a déjà été réalisé à la perfection, et pourtant : le remake de Spielberg ne peut qu’être inévitablement comparé à l’original de Robert Wise et Jerome Robbins. En tant que réflexion sur le racisme et les inégalités sociales, *West Side Story*, en tant que tragédie américaine, reste bien sûr d’une actualité brûlante, aujourd’hui encore et à nouveau.