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Cinéma 4 min de lecture

coup de chance

Cinéma

Article paru dans Édition septembre 2023
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On aurait pu penser qu’avec *Rifkin’s Festival* (2020), Woody Allen avait tourné son dernier film. Cette œuvre de fin de carrière, qui raconte l’histoire d’un cinéaste malade et vieillissant, préoccupé par les questions de vie et de mort, d’épanouissement et de reconnaissance, explorait les grandes questions existentielles – de manière amusante, avec l’ironie mordante et l’humour noir qui le caractérisent. Les codes caractéristiques de Woody Allen y étaient liés, de manière plus forte et plus directe que dans n’importe quelle autre œuvre de sa filmographie – qui compte désormais cinquante films –, à un jeu de références à l’histoire du cinéma. Son cinquantième et dernier film, *Coup de chance*, marque toutefois une rupture nette avec *Rifkin’s Festival*, œuvre profondément autobiographique pouvant être lue comme une introspection. *Coup de chance* marque plutôt un retour aux formules à succès des œuvres antérieures de ce cinéaste névrosé : une rencontre fortuite dans les rues de Paris – deux anciens camarades de classe, Fanny (Lou de Laâge) et Alain (Niels Schneider), se retrouvent et entament une liaison. Le mari de Fanny, Jean (Melvil Poupaud), est un homme d’affaires prospère qui commence très vite à soupçonner sa femme de le tromper…

Allen enrichit progressivement son récit, initialement conçu comme une comédie romantique, d’une intrigue policière – cette structure se devine déjà dans le jeu de mots du titre du film, qui laisse place à toutes sortes d’associations : Une histoire autour du destin, du hasard, de la chance… et de coups de feu. « Coup de chance » est sans doute la traduction la plus adéquate du titre du film. Allen fait délibérément et presque imperceptiblement basculer le genre de la comédie romantique dans la dramaturgie du thriller, de sorte que *Coup de chance* apparaît comme une synthèse de ses films précédents. Comme à son habitude, Allen imprègne cette histoire d’images extrêmement chargées de romantisme – c’est l’automne, tel qu’il ne peut exister qu’au cinéma, il y a des couchers de soleil comme il n’en existe qu’au cinéma, et c’est surtout un Paris tel qu’il n’existe qu’au cinéma, voire chez Woody Allen – il suffit de penser à *Midnight in Paris* (2011). Bien que New York ait été le décor de prédilection des précédents films d’Allen, celui-ci s’est résolument engagé, au milieu des années 2000, dans ce qu’on appelle sa « période européenne ». Au sein de celle-ci, *Match Point* (2005) se distingue, car il ne peut plus être réduit aux codes de la comédie romantique, bien qu’il en respecte les schémas fondamentaux. D’abord présentée comme une comédie de mœurs, le film dépeint ensuite une chute et un effondrement des valeurs qui révèlent la cruauté cachée derrière la façade de la haute société des affaires.

On retrouve aujourd’hui certaines de ces idées : dans *Coup de chance*, Allen décrit cette perte des valeurs de manière beaucoup plus sobre et ironique, en prenant pour exemple le mari, Jean. C’est un perfectionniste froid, prêt à tout pour atteindre ses objectifs ; un homme qui, de manière révélatrice, estime pouvoir triompher du hasard et provoquer lui-même sa propre chance. Un train miniature lui est bien sûr attribué comme symbole, de manière on ne peut plus évidente. Sa manie du contrôle régit tout : chaque rouage doit tourner selon sa volonté. Alain, un auteur sans le sou, un romantique rêveur qui gagne sa vie en écrivant, se comporte de manière tout à fait contrastée et provocante par rapport à lui. C’est précisément là que réside l’approche particulière de Woody Allen vis-à-vis du genre de la comédie romantique : il la contemple avec une ironie hors du commun, sans pour autant la livrer au ridicule, car sa naïveté tout à fait positive l’emporte résolument, une naïveté qui veut croire à la réussite de la communication, qui s’accroche à la conviction que tout dans le monde peut s’arranger. Le travail de caméra, la mise en lumière, le montage fluide, la musique : Allen met tous ses moyens cinématographiques au service de cet effet d’ivresse émotionnelle, une affirmation de cette naïveté comme vertu. Son effet dynamique réside dans la fluidité du récit, que *Coup de chance* mène avec brio vers son but.