C’est peut-être dans la nature même d’un phénomène de culture pop qu’une partie de son succès doive rester inexplicable. Lorsque Game of Thrones, une série fantastique qui s’est étalée sur environ huit ans, a été lancée sur HBO en 2011, personne n’aurait pu prédire le succès mondial et la valeur iconographique dont elle jouit encore aujourd’hui. Il est peut-être impossible de répondre de manière définitive à la question de savoir comment un univers fantastique aussi complexe, avec autant de personnages et de lieux imaginaires, a pu séduire un public aussi large, bien au-delà des cercles de fans inconditionnels. Il était toutefois facile de prévoir que le succès de *Game of Thrones* serait exploité pour créer une nouvelle série issue du célèbre univers fantastique du romancier George R.R. Martin : *House of the Dragon*, la préquelle de *Game of Thrones*, vient de débuter sur HBO et Sky. Comme ici, les intrigues politiques sont au rendez-vous : environ deux cents ans avant les événements de *Game of Thrones*, la dynastie régnante de la maison Targaryen, ces redoutables et majestueux cavaliers de dragons, est à l’apogée de sa puissance. Une guerre de succession menace d’éclater lorsque le roi Viserys (Paddy Considine), qui n’avait jusqu’alors pas de descendant masculin, désigne sa fille, la princesse Rhaenyra (Emma D’Arcy), comme héritière du Trône de fer. Sa deuxième épouse et amie de la princesse, Alicent Hightower (Olivia Cooke), donne cependant à Viserys le descendant mâle tant désiré. Il y a aussi le frère malfaisant du roi, Damon Targaryen (Matt Smith), dont l’ambition et la soif de pouvoir constituent une menace pour la stabilité et la prospérité du royaume.
Si l’on se réfère à la série de romans *Fire and Blood* de George R.R. Martin, on constate aisément son penchant pour ce qu’on appelle les « personnages gris ». À maintes reprises, l’auteur américain a déclaré, en référence à William Faulkner, que le seul objectif fondamental de son écriture était « le cœur humain en conflit avec lui-même ». Tout dans *House of the Dragon* s’inscrit dans cette démarche. Il y a le roi Viserys, incarné de main de maître par Paddy Considine : gravité, tristesse, mais aussi une certaine grandeur caractérisent son attitude. Il lutte contre un problème aussi inéluctable que les lois qui garantissent son règne. Ce ne sont d’ailleurs pas tant les fanatiques avides de pouvoir et intrigants, comme le conseiller du roi, Otto Hightower (Rhys Ifans), qui souhaite voir un jour sa lignée monter sur le trône, ni même le sanguinaire Damon Targaryen, que Matt Smith incarne avec brio. Non, le véritable facteur perturbateur, voire le point de départ du conflit de l’intrigue, est tout à fait invisible : il s’agit de l’ordre mondial patriarcal, calqué sur les structures de pouvoir médiévales, qui relègue la femme au rang d’être inférieur. C’est contre les préjugés de la société que Rhaenyra doit se battre, une héroïne tiraillée entre contraintes intérieures et extérieures, parmi lesquelles figure également une relation ambiguë avec sa famille. Il est également frappant de constater à quel point la série se distancie de la représentation hypersexualisée de la princesse dragon, présentée comme un objet de convoitise essentiellement masculine, que l’on pouvait encore observer dans *Game of Thrones*. Au contraire, *House of the Dragon* semble élever les personnages féminins au rang de dames d’honneur dignes et évite de représenter la femme comme une contrepartie tout aussi malfaisante de l’homme. Cela surprend dans la mesure où les intrigues sournoises et les manœuvres diplomatiques semblent constituer un moteur décisif pour l’autodétermination et l’exercice d’une influence dans cet univers fantastique.
« House of the Dragon » témoigne d’un plus grand respect de la part des deux responsables du projet, Ryan J. Condal et Miguel Sapochnik, envers l’auteur original, le créateur George R.R. Martin, que *Game of Thrones* – une série qui, vers la fin de son parcours, a mis en évidence le talent d’écriture médiocre des showrunners, selon lesquels le bruit pouvait à tout moment se substituer à la logique.