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Cinéma 5 min de lecture

Ce n’est pas un film, c’est une vidéo TikTok

75e Festival de Cannes

Article paru dans Édition mai 2022
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Au début du film *La maman et la putain* de Jean Eustache, les personnages incarnés par Bernadette Lafont et Jean-Pierre Léaud se demandent s’ils ne devraient pas aller au cinéma. Léaud ouvre le journal et déclame, d’un ton pathétique et ampoulé, le résumé de *La classe operaia va in paradiso* d’Elio Petri, qui a remporté la Palme d’Or en 1972. Et merde. Il replie le journal, s’affale sur le canapé et fait remarquer qu’on pourrait tout aussi bien regarder la télé. Près de 50 ans plus tard, lors de la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes 2022, la maîtresse de cérémonie Virginie Efira déclame avec un pathos similaire : « Le chemin de nos cœurs n’est pas celui des algorithmes. »

Le Festival de Cannes, qui s’impose régulièrement comme le rendez-vous le plus important du genre, a été inauguré mardi soir. Il célèbre par ailleurs son 75e anniversaire. Avec tout le respect que je lui dois, c’est un âge respectable. Seul le Festival de Venise est plus ancien. En 2019, dernière année sans pandémie, a vu naître le #BongHive et le triomphe mondial de Parasite. En 2022, trois ans plus tard, tout est donc pratiquement revenu à la normale. Et à bien des égards, tout reste comme avant. Cela dit, Pierre Lescure quitte la présidence après huit éditions. Mais à part cela, le festival et son programme ne surprennent pas au premier abord. La Covid n’a apparemment pas marqué de rupture.

Mais peut-être que Lescure et le directeur du festival, Thierry Frémaux, ne souhaitaient pas seulement un retour au mois de mai, mais aussi un retour, sur le plan de la programmation, à des valeurs sûres. Les Dardenne, Desplechin, Serebrennikov, Gray, Kore-eda, Mungiu, Östlund : la barre a une fois de plus été placée très haut pour la sélection officielle. Les frères Dardenne sont de la partie pour la septième fois (!) et si l’on accordait trop d’importance à une interview du président du jury Vincent Lindon dans Le Monde – « J’aime les films qui racontent un état du monde » –, alors une troisième Palme d’or pour les Belges ne serait pas si irréaliste. Trois autres lauréats de la Palme d’Or sont également de la partie. Petite surprise toutefois : les réalisateurs Lukas Dhont (Girl) et Ali Abbasi (Border) ont vu leurs nouvelles œuvres propulsées en tête de liste. Tout comme Kelly Reichardt, qui figure certes depuis une éternité sur les listes des meilleurs films de l’année, et ce bien avant son dernier film, First Cow. Mais elle aussi peut se réjouir cette année, pour la première fois de sa carrière, d’avoir décroché une place en compétition. Ce qui atténue quelque peu l’éternel reproche de misogynie adressé à Cannes, sans toutefois le faire disparaître. Sur les 21 films en compétition, on ne compte en effet que cinq femmes à la réalisation.

Ces changements sont tous de nature purement cosmétique et ont été élaborés par « com ». La grande question qui se pose est la suivante : comment, à l’ère des services de streaming, attirer les gens, et surtout les jeunes, dans les salles de cinéma obscures ? Le festival a immédiatement trouvé la réponse typique de la génération des baby-boomers et s’est associé à TikTok en tant que partenaire média. Sur un immense panneau d’affichage situé juste en face du Palais des festivals, une publicité du réseau social affiche en gros caractères : « Ceci n’est pas un film, ceci est une vidéo TikTok ». Ce goût de déjà-vu ne s’estompe pas, même en passant devant chaque jour. Mais peut-être que Tom Cruise, en sauveur de dernière minute, devancera cette tendance et arrachera à nouveau les gens à leur canapé et à Netflix. Mercredi, lors de sa masterclass, il s’est en effet fait le champion de l’expérience cinématographique.

Le festival avait tenté au préalable, malgré les annonces de principe faites ces dernières années, de mettre la main sur « Blonde », le biopic d’Andrew Dominik consacré à Marilyn Monroe. Mais ses efforts ont échoué en raison du système français de distribution cinématographique, qui interdit la diffusion à la télévision de films avant l’expiration d’un délai de 18 mois suivant leur sortie en salles. Netflix ne devrait donc pas non plus pouvoir proposer le film sur sa plateforme de streaming en France. Les négociations ont échoué. La situation reste passionnante, d’autant plus qu’Iris Knobloch prendra la présidence du Festival l’année prochaine. Ces dernières années, Venise a eu carte blanche pour innover en matière de nouveaux canaux de distribution cinématographique et a programmé, avec *Marriage Story*, *Roma* et, l’année dernière, *The Power of the Dog*, des œuvres qui ont fait parler d’elles pendant la « saison des récompenses ». La nomination d’Iris Knobloch n’a pas fait l’unanimité et a été imposée de manière tout sauf démocratique, mais s’il y a bien une chose que la présidente de WarnerMedia pourrait changer dans plusieurs pays européens, c’est ce débat, qui a parfois été mené sur la Croisette par des gardiens romantiques et fermés d’esprit. Quant à savoir si Jean-Pierre Léaud, de *La Maman d’Eustache*, préférerait aujourd’hui fixer son smartphone et regarder des clips TikTok plutôt que de voir le film lauréat de la Palme d’Or de l’année dernière, cela reste à voir, à en juger par les étoiles qui scintillent magnifiquement dans le ciel sans nuages de Cannes.