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Cinéma 4 min de lecture

Captation des sens

Il existe des films dont l'histoire de la production est elle-même digne d'un film. « Dune » en est un exemple. Au départ, c’est le réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky, connu pour son penchant pour le surréalisme…

Article paru dans Édition septembre 2021
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Il existe des films dont l’histoire de la production est elle-même digne d’un film. « Dune » en est un exemple. Au départ, c’est le réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky, connu pour son penchant pour le surréalisme, qui devait adapter à l’écran la série de romans de Frank Herbert, souvent considérée comme la référence absolue de la science-fiction. Au milieu des années 70, le projet a pris des proportions démesurées : la vision de Jodorowsky, qui souhaitait associer la musique de Pink Floyd et de Magma, était trop ambitieuse et exubérante. Elle a fini par s’enliser en raison des innombrables esquisses du dessinateur Jean Giraud et de la situation financière du studio de cinéma. Par la suite, Ridley Scott fut pressenti pour une adaptation cinématographique, jusqu’à ce que David Lynch réalise finalement le film en 1984.

Un film qui, s’il jouit aujourd’hui d’un statut culte, ne se démarque toutefois pas particulièrement dans l’ensemble de l’œuvre de Lynch. C’est désormais le réalisateur canadien Denis Villeneuve qui s’est lancé dans ce projet. Villeneuve, qui s’était déjà essayé à un univers cinématographique au statut culte très élevé avec *Blade Runner 2049*, dispose, contrairement à Jodorowsky et Lynch, de toute la puissance illusoire de l’ère numérique. Son Dune, conçu en deux parties et n’offrant par conséquent pas de conclusion narrative définitive, sait tirer parti de ces atouts de manière impressionnante et déploie une puissance visuelle dont Jodorowsky ou Lynch ne pouvaient que rêver.

Dune se déroule dans un univers fictif où une matière première, l’épice, indispensable à la navigation spatiale, est extraite sur la planète désertique Arrakis, également appelée Dune. L’Empereur charge la Maison Atraidis de régner en tant que vassale sur cette planète désertique et d’y faire régner la loi et l’ordre. Mais les malveillants Harkonnens veulent opprimer les autochtones de la planète, les Fremen, et s’accaparer l’Épice. Le salut semble venir du jeune Paul Atraidis (Timothée Chalamet) ; il est l’héritier du trône de la Maison Atraidis, mais il pourrait surtout être le sauveur capable d’unir le peuple des Fremen…

L’auteur Frank Herbert, souvent considéré comme un précurseur du débat sur le développement durable, a prédit dans son roman publié en 1965 des événements qui se produisent aujourd’hui : le réchauffement climatique, qui provoque la désertification de vastes étendues de terre, l’exploitation d’autres cultures pour l’extraction de matières premières, voire les récents événements en Afghanistan, sont tous reconnaissables dans Dune. Mais le récit amplifie et détourne ces thèmes grâce à la « construction d’univers », sans laquelle aucune immersion n’est possible et dont la science-fiction réussie ne peut se passer. Le conflit politique fondamental qui se joue dans ce cadre reste toutefois le même : on y découvre les intrigues de toujours, un jeu des trônes qui ne sert qu’à la préservation du pouvoir. Villeneuve ne prend donc pas de distance ironique par rapport au sujet, mais aborde la science-fiction, comme déjà dans *Blade Runner 2049*, avec le plus grand sérieux. C’est pourquoi il peut se permettre de renoncer à toute simplification ; dans *Dune*, tout tend vers l’excès : les vaisseaux spatiaux sont surdimensionnés, la scénographie, dans sa gigantomanie, éclipse tout le reste. Le jeu des acteurs ne se soucie ni de nuances ni de retenue, mais mise sur une lisibilité immédiate : Paul Atraidis est le porteur d’espoir réfléchi et timide, envoyé en quête héroïque. Le méchant, le baron Harkonnen, interprété ici par Stellan Skarsgård, est malfaisant et rien d’autre que malfaisant… Il en va de même pour la conception sonore : la musique de Hans Zimmer est une tapisserie sonore d’une puissance assourdissante. Les basses sont d’une profondeur assourdissante, les voix du chœur d’une hauteur prononcée – une grandiloquence sonore qui vise à submerger le spectateur. Dune exploite ses paramètres cinématographiques, tant visuels que sonores, pour parvenir à une véritable emprise sur les sens – un spectacle d’une intensité impressionnante.