Au milieu du travail silencieux que Ruby (Emilia Jones) accomplit sur la barque de pêche usée, elle se met à chanter à tue-tête « Something’s Got A Hold On Me » d’Etta James : « Oh, it must be love ! ». Chaque geste de la famille Rossi semble avoir été répété : une routine de travail silencieuse s’exécute, un filet est remonté, la prise est triée avec des gestes experts, puis il faut encore nettoyer le pont au jet d’eau – les premières minutes de la production Apple CODA montrent un réseau de communication familial fonctionnant à la perfection, avant même que l’on ne se rende compte qu’en réalité, ses membres communiquent entre eux par la langue des signes.
Inspirée du succès français au box-office *La famille Bélier* (2014) d’Éric Lartigau, dont s’inspire CODA, la réalisatrice et scénariste Siân Heder reprend la trame de base de l’intrigue et la configuration des personnages, ainsi que les conflits naissants, mais transpose le décor idyllique de la campagne française dans la ville portuaire de Gloucester, dans le Massachusetts. Les éleveurs laitiers qui vendent du camembert au marché laissent place à une famille de pêcheurs dont Ruby, 17 ans, est le pilier. Elle est la seule de sa famille à être née avec l’ouïe et à avoir appris à parler, tandis que les autres membres de la famille, le père Frank (Troy Kotsur), la mère Jackie (Marlee Matlin) et le frère Leo (Daniel Durant), sont sourds-muets et communiquent entre eux par la langue des signes. Ruby est une CODA, une « enfant d’adultes sourds ». Elle assure ainsi le rôle d’interprète et fait le lien entre le monde des entendants et celui des sourds-muets. Mais sa place au sein de la famille et son rôle de médiatrice avec le monde extérieur sont remis en question lorsque, contre toute attente, son professeur de musique, Bernardo Villalobos (Eugenio Derbez), découvre son talent de chanteuse et lui fait entrevoir le rêve d’une grande carrière, loin de la vie de pêcheur…
Certes, ce film ne serait pas le dernier en date à avoir remporté l’Oscar du meilleur film si tout ne se résumait pas à ce grand geste de réconciliation. Dans ce cinéma « feel-good », on ne peut jamais vraiment croire à un échec de la communication, ni même à un effondrement de la famille américaine. C’est aussi pour cette raison que le transposition de l’œuvre originale dans la ville portuaire du Massachusetts, dont la réalisatrice est originaire, ainsi que la réflexion qui en découle sur les valeurs traditionnelles américaines et les modèles familiaux, tout comme la quête du bonheur et la réalisation du rêve américain, fonctionnent presque à la perfection. CODA répond aux critères efficaces nécessaires pour devenir un succès auprès du grand public. Malgré toutes les concessions que CODA fait au cinéma grand public, le film de Siân Heders, sous la surface faite de chansons pop entraînantes et de séquences de montage rythmées, offre un regard calme et réfléchi sur les possibilités du langage et sur la manière dont il peut créer des voies de communication. Les SMS constituent par exemple une nouveauté par rapport à son prédécesseur français. Dans tout cela, l’actrice principale, Emilia Jones, forme le pôle central autour duquel s’articule une pléiade de seconds rôles éblouissants, qui contribuent à la riche texture de ce film exceptionnel. Extraordinaire, car contrairement à l’original, les membres de la famille sont incarnés par de véritables personnes sourdes. Il est difficile de dire si cette distribution donne pour autant une impression plus « authentique ». L’impression de réalité que dégage le film est de toute façon une impression revendiquée. Plutôt que de se concentrer sur les difficultés d’introspection réciproqueset aux barrières de communication, CODA prend le temps de s’attarder sur le quotidien qui se déroule entre les deux, sur de longs échanges en langue des signes, souvent drôles, qui montrent subtilement à quel point ces deux mondes sont ordinaires et accessibles malgré des codes linguistiques différents. La réalisatrice Siân Heder met en scène avec autant de sensibilité que de réflexion les petits moments, les gestes et les expressions faciales qui y sont associées, de sorte qu’on y perçoit une familiarité qui confère au film sa fluidité narrative et rend superflu tout travail de persuasion visant à promouvoir l’inclusion. Cette apparente absence de mission est justement la mission du film de Siân Heder.