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Cinéma 4 min de lecture

Des hommes qui hurlent, revisité

Cinéma

Article paru dans Édition avril 2022
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La fascination pour les mythes nordiques ne faiblit pas. Cela n’apparaît nulle part plus clairement que dans leur réception au sein de la culture pop, où ils font l’objet d’un retour constant, comme en témoigne aujourd’hui le réalisateur américain Robert Eggers. Une fois de plus, il utilise les schémas associatifs et structurants du cinéma de genre pour en faire ses propres œuvres : dans *The Witch* (2015) et *The Lighthouse* (2019), il s’est tout au plus servi des formules classiques du film d’horreur. Son nouveau film, *The Northman*, s’inscrit dans la veine du film d’aventure. Il s’agit toutefois davantage d’un prétexte pour déployer au-delà son univers tout à fait personnel et stylistiquement saisissant. Sous cet angle, son nouveau film, *The Northman*, est presque l’âme sœur du film *Valhalla Rising* (2009) du réalisateur danois Nicolas Winding Refn. Les deux films traitent, en apparence, simplement de vengeance : lorsque le frère renégat Fjölnir (Claes Bang) tue le roi Aurvandil (Ethan Hawke), son fils cherche à se venger. Devenu un homme mûr et aguerri, Amleth (Alexander Skarsgård) revient dans son pays natal pour venger le meurtre de son père et libérer sa mère Gudrún (Nicole Kidman). S’inspirant de la légende islandaise « Amletus », qui a servi de modèle à William Shakespeare pour « Hamlet », Eggers réalise un film sur les Vikings qui est bien loin des représentations romantiques de l’époque viking, telles qu’on les voit par exemple dans la série télévisée Vikings ou dans sa suite Vikings : Valhalla sur Netflix.

Ce sont les motivations des personnages qui font avancer l’intrigue ; ils pensent et agissent selon une vision simpliste et fataliste du monde, où s’opposent le bien et le mal, la vengeance et l’expiation. Chez Eggers, cependant, le bien et le mal ne s’articulent plus comme cause et effet, mais s’annulent mutuellement. Il n’y a donc plus de bien ni de mal dans *The Northman*, mais seulement de la brutalité. Le héros du film agit avec brutalité parce que le monde dans lequel il vit est brutal. Aussi mince que soient l’intrigue et le thème central : cette simplicité est nécessaire pour faire naître une atmosphère archaïque de fin du monde. Tout converge vers la confrontation fatidique. Il est toujours question de bestialité, de l’animal qui sommeille en l’homme et qui le conduit à des actes de violence excessifs. Ce sont des hommes hurlant à pleins poumons, nus et ensanglantés, déterminés à se causer mutuellement leur perte – un final qui semble vouloir s’imprimer littéralement sur la rétine.

Comme souvent chez Eggers, il n’y a pas de repères fiables permettant de déterminer un genre cinématographique précis : on ne peut jamais déterminer avec certitude si le surnaturel qui fait irruption découle d’une plausibilité interne au film ou s’il ne se déroule qu’dans l’esprit des personnages, et n’est donc que l’expression d’une perception subjective. Le répertoire mythologique nordique, dont le film s’inspire abondamment, constitue à cet égard des repères importants. À maintes reprises, le film prend le temps de présenter des scènes presque dédramatisées, consacrées notamment à la pratique de rites ou à la représentation du surnaturel. D’un point de vue narratif, elles peuvent toutefois être considérées comme superflues. C’est précisément là que réside la particularité narrative du film : Dans *The Northman* d’Eggers, il ne s’agit pas avant tout de suivre avec fascination le déroulement de l’intrigue, ni même tant que cela de s’attacher à ce héros ; non, il s’agit bien davantage de l’expérience cinématographique sensorielle, de l’immersion dans un univers empreint d’archaïsme et de la lourdeur du destin. Le réalisateur y parvient grâce à une stylistique spécifique : des travellings ininterrompus et de longs plans fixes permettent d’occuper au maximum l’espace visuel, qui entre en collision, sur le plan auditif, avec une conception sonore à la fois extrême et pourtant épurée. La musique de film de Robin Carolan et Sebastian Gainsborough, qui se limite essentiellement à des drones, c’est-à-dire à des basses profondes, est à la fois envoûtante et inquiétante et crée une trame sonore presque méditative – un voyage sensoriel cinématographique vers les portes du Valhalla.