Depuis qu’il a lancé son propre service de streaming, Apple+, en 2019, le géant de la haute technologie Apple tente de rivaliser avec les autres plateformes en ligne telles que Netflix, Amazon Prime ou Disney+. Des productions originales prestigieuses devraient progressivement venir enrichir son catalogue. La série See, également lancée en 2019, en est l’un des premiers exemples. La série se déroule dans un futur sombre où l’humanité tout entière est devenue aveugle à la suite d’une pandémie mondiale. Baba Voss (Jason Momoa) est le chef de tribu, maître de lui-même et intrépide, qui a réussi à offrir à ses semblables une vie relativement stable, mais sa tranquillité est brusquement mise à rude épreuve lorsqu’une femme de son village donne naissance à des jumeaux capables de voir et susceptibles de changer le cours de l’avenir. La reine Kane (Sylvia Hoeks) est toutefois également au courant de la naissance de ces enfants miraculeux et tente de s’en emparer…
La vision d’avenir que représente See ramène la société à une existence nomade ; ce recul civilisationnel nie à l’humanité la capacité d’être encore socialement viable. Le ton général de l’intrigue est donc marqué par un sentiment de futilité et d’impuissance, qui évoque sans cesse la damnation : le héros est désorienté et comme paralysé par le poids des décisions qui pèsent sur lui, et surtout par la quête, qui semble vaine, d’un avenir meilleur.
Grâce à son rythme narratif lent, la série instaure ainsi une atmosphère paradoxale, à la fois ancienne et moderne, qui présente les témoignages de notre époque comme des vestiges du passé. Avec sa conception artistique, « See » est d’une part un mélange de *Mad Max* (1979) ou encore de *Waterworld* (1995) ; d’autre part, la série séduit visuellement par des images de la nature d’une beauté enivrante, baignées par la lumière éblouissante du soleil naturel ; des images que l’on n’avait peut-être plus vues depuis *The Revenant* (2017) d’Alejandro González Iñárritu.
Pour répondre aux exigences des séries de qualité contemporaines, Apple mise sur un casting de stars du moment : Jason Momoa, qui s’est fait un nom grâce à Game of Thrones (2011-2019) et que l’on voit de plus en plus souvent dans de grandes productions hollywoodiennes telles qu’Aquaman (2018), apporte davantage de dramatisme par sa masse musculaire que par ses talents d’acteur. À ses côtés, on retrouve Sylvia Hoeks, qui s’est fait connaître dans *Blade Runner 2049* (2017) de Dennis Villeneuve. Elle incarne ici un personnage tout aussi froid et distant. See met l’accent sur les relations entre les personnages et construit les conflits autour d’eux, mais la série souffre d’un des maux du genre de science-fiction : la difficulté à trouver un personnage pour lequel on se soucie suffisamment de son bien-être physique et psychique. Le réalisateur Francis Lawrence, qui avait déjà transposé à l’écran une vision dystopique du futur avec la série *Hunger Games*, et ses acteurs prennent le temps de développer cet univers dysfonctionnel peuplé de personnages brisés, et c’est précisément là que se concrétise ce que le générique promet : le crépuscule dans lequel évoluent ces personnages.
Avec *Peaky Blinders* (2013), le créateur Steven Knight a déjà prouvé qu’il était capable de concevoir des séries à la fois grand public et de grande qualité. Malgré toutes les concessions que la série fait au divertissement grand public, elle reste l’un des rares exemples de science-fiction ambitieuse. Elle se démarque d’ailleurs dans la jungle du streaming en ce qu’elle cherche à aborder des thèmes philosophiques tels que l’éducation, le pouvoir d’influence du livre ou encore le complexe de Prométhée, en tentant de les associer à des intrigues riches en rebondissements pour aboutir à une forme de « divertissement intellectuel ». C’est certes louable, mais finalement sans importance. Car nous le savons : chez les aveugles, le borgne fait roi.