L’histoire célèbre du personnage de livre pour enfants créé par l’auteur italien Carlo Collodi, cette marionnette en bois qui rêve de devenir un petit garçon, a été adaptée d’innombrables fois, que ce soit au cinéma, à la radio ou au théâtre. La dernière adaptation en date s’intitule « Pinocchio » de Guillermo del Toro ; le titre du film tient à la fois de l’annonce et de l’avertissement. Le réalisateur mexicain se porte garant de l’originalité, de la cohérence et de la singularité avec lesquelles il a réinterprété cette œuvre. On attendra en vain ici le conte merveilleux sur l’obéissance et la morale, ces vertus que la marionnette en bois est censée acquérir pour devenir un vrai petit garçon de chair et de sang. Pour Del Toro, l’œuvre de Collodi sert davantage de base discursive, voire – on serait presque tenté de le dire – de modèle négatif, qu’il inscrit dans les principes de son propre travail : à la fois effrayant et magnifique, subversif et intemporel.
Pourtant, au premier abord, tout semble extrêmement sombre : Carlo, le fils de Geppetto, un menuisier d’un petit village italien, est mort. Tout semble perdu. Dans un élan de présomption, l’artisan fabrique une marionnette en bois destinée à combler le vide laissé par Carlo. Cette introduction, qui rappelle le complexe de Prométhée, permet à del Toro d’exprimer sans détour son amour pour le film d’horreur classique des années 1930 – l’hommage à Frankenstein (1931) est indéniable – et donne le ton sombre et mélancolique qui va imprégner tout le récit. Certes, ce film ne serait pas non plus de Guillermo del Toro s’il n’intégrait pas l’univers féérique dans un contexte historique réel de guerre. Et c’est bien là que réside toute la génialité du Pinocchio de Guillermo del Toro : l’Italie fasciste de Benito Mussolini sert de cadre à travers lequel le réalisateur mexicain réinterprète d’abord les thèmes de l’amour père-fils et de l’obéissance inconditionnelle, puis les élargit et les renégocie en abordant les questions de la loyauté envers la patrie, de la foi, de l’honneur et du sens du devoir. L’impulsion moralisatrice du récit, ce ton de sermon, est ici fondamentalement mise de côté. Contrairement à des adaptations cinématographiques tout aussi contemporaines mais plus fidèles à l’œuvre originale, comme celle du réalisateur italien Matteo Garrone (2019) ou encore celle de Robert Zemeckis (2022), l’adaptation en film de fiction du classique d’animation Disney de 1940 semble soudain étrangement édulcorée. Le Pinocchio de Guillermo del Toro s’inscrit ainsi bien mieux dans un monde contemporain et complexe, à nouveau fortement marqué par des tendances fascistes et le risque d’une nouvelle guerre. Le Pinocchio de del Toro est certes un « petit voyou » très vif, rebelle et insolent, qui doit apprendre à respecter ses limites ; mais del Toro ne le condamne pas pour autant. Le film gagne ainsi considérablement en puissance subversive et développe une vision morale plus complexe. Après tout, des modèles positifs sont ici aussi à nouveau nécessaires. Le réalisateur les met en valeur en présentant la désobéissance comme une expression de l’individualité et de l’autodétermination. Cette « relecture corrective » n’est d’ailleurs guère surprenante, d’autant plus que le cinéaste l’avait déjà appliquée à ses œuvres révisionnistes *La Forme de l’eau* (2017) et, plus récemment, *Nightmare Alley* (2021). La mélancolie, le chagrin et la douleur avec lesquels il réinterprète l’histoire du garçon de bois sont donc tout aussi déterminants pour le sérieux avec lequel del Toro, en collaboration avec Mark Gustafson, aborde le genre de l’animation. Tout comme il se positionne dans le titre du film comme un adaptateur à part entière de l’œuvre originale, il place l’art de l’animation au même rang que celui du film de fiction, dans un esprit éminemment égalitaire. Sa caméra est en mouvement constant, ses jeux de lumière s’intègrent avec atmosphère dans l’impression d’ensemble tout en subtilité avec laquelle les animateurs – dans un geste de duplication du contenu dans la forme – donnent vie à la marionnette en bois Pinocchio, à Geppetto ou encore au grillon Jiminy Cricket.