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Cinéma 4 min de lecture

Hauteur de chute

Cinéma

Article paru dans Édition septembre 2023
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Venise a déjà servi de décor à d’innombrables films ; pensons notamment à *Don’t Look Now* (1973) de Nicolas Roeg et, bien sûr, à l’adaptation par Luchino Visconti de la nouvelle de Thomas Mann, *Morte à Venise* (1971). La fascination qu’exerce cette ville tient notamment à son romantisme envoûtant, mais aussi à sa morbidité trouble : une ville littéralement vouée à la ruine, dont les nombreuses ruelles étroites forment un véritable labyrinthe. Dans sa dernière aventure cinématographique, *A Haunting in Venice*, le maître détective Hercule Poirot s’est lui aussi retrouvé à Venise ; c’est un exil destiné à le protéger des regards indiscrets de ses admirateurs et des demandes insistantes de nouveaux clients. Mais le détective ne trouve pas le repos : son ancienne compagne Ariadne Oliver (Tina Fey) vient le voir pour l’inviter à une séance de spiritisme. La demeure de la maîtresse des lieux, Rowena Drake (Kelly Reilly), serait hantée. L’esprit de sa fille décédée, Alicia, serait toujours emprisonné dans le palais. La mystérieuse médium entre les mondes, Mme Reynolds (Michelle Yeoh), serait capable d’entrer en contact avec cette défunte. Ariadne s’attaque délibérément au point faible de Poirot : son orgueil démesuré. Poirot est un homme qui a bâti sa vie, et plus encore sa réputation légendaire, sur la voie d’une déduction résolument rationnelle. Considérer le surnaturel comme vrai, ne serait-ce qu’un instant, ferait s’effondrer tout le fondement de sa vision du monde. Il est déterminé à démasquer la médium comme une imposteur. Mais lorsque Poirot se retrouve en compagnie d’inconnus, un meurtre ne tarde pas à se produire…

Après *Le Crime de l’Orient-Express* (2017) et *Mort sur le Nil* (2022), voici le troisième volet de la série consacrée au maître détective, et, au vu du résumé de l’intrigue, il semble évident que Branagh tente désormais d’élargir le récit policier pour y intégrer davantage d’éléments propres au film d’horreur fantastique.

« A Haunting in Venice » s’inspire sans doute encore du roman « Hallowe’en Party » de l’auteure de romans policiers Agatha Christie, une œuvre tardive de la célèbre écrivaine, qui est désormais présente dans le récit du film, pour ainsi dire, à travers le personnage d’Ariane, son alter ego. Outre la réduction drastique de la galerie de personnages, le changement de décor revêt une importance particulière dans cette adaptation cinématographique. La côte sud de l’Angleterre, qui servait de cadre au roman de Christie, a ici cédé la place à la Venise d’après-guerre, éternellement en train de sombrer dans les eaux. Ces interventions dans le texte original s’avèrent, dans l’adaptation de Branagh, être des enrichissements nécessaires, si l’on considère le problème auquel Branagh a dû être confronté : comment faire ressortir une nouvelle facette du maître détective ? Comment recréer un suspense alors qu’il est de toute façon évident qu’aucune affaire n’est insoluble pour cet enquêteur ?

Avec ce décalage temporel vers l’année 1947, Poirot se retrouve plongé dans une période d’instabilité politique mondiale qui ne le laisse pas indifférent. Même chez Poirot, la raison et le bon sens doivent parfois céder la place à des élans de doute et de malaise. Dans *A Haunting in Venice*, nous observons non seulement le détective en train de résoudre l’affaire, ce qui implique l’interrogatoire des suspects, mais l’affaire semble également pousser à interroger le héros lui-même. La bande originale d’Hildur Guðnadóttir se contente des sons d’une clarinette solo, tandis que la caméra de Haris Zambarloukos adopte sans cesse des angles bizarres et décalés – l’instabilité fondamentale du monde tient également le détective fermement en son emprise, ce qui remet aussi, dans une certaine mesure, en question sa légitimité. A Haunting in Venice met davantage l’accent que ses deux prédécesseurs sur la chute de son héros ; cela semble être la seule possibilité d’évolution pour le personnage, afin de le préserver de son propre ennui et de sa lassitude face à d’autres affaires moins exigeantes.