Le gouvernement oriente sa politique en matière de restauration scolaire de manière plus sélective sur le plan social. Bien entendu, en fonction de son propre point de vue social.
Dans son discours sur l’état de la nation, le Premier ministre Xavier Bettel a promis : « À l’avenir, les enfants issus de familles à faibles et moyens revenus devraient pouvoir manger gratuitement à l’école primaire et au lycée. » Cette mesure vise à renforcer le pouvoir d’achat des ménages « qui, pour l’instant, ont le plus de mal à joindre les deux bouts ».
L’idée serait louable. Ne faudrait-il pas renforcer le pouvoir d’achat par une prestation en nature plutôt que par une prestation en espèces : afin d’exclure cette moitié de la classe ouvrière dont le trajet domicile-travail passe par une frontière ? Comme ce fut le cas auparavant avec les allocations familiales, les chèques-services, les bourses d’études, les cours de musique, les manuels scolaires… déguisés en prestations en nature. (Le droit européen n’a pas toujours pu être suffisamment assoupli dès la première tentative.)
À partir de septembre, les repas scolaires devraient devenir gratuits pour les familles dont les revenus mensuels sont inférieurs à quatre fois le salaire minimum. Le seuil de revenus, fixé à 9 027,80 euros, est si élevé qu’il inclut même des familles de la classe moyenne proches du DP, au détriment des familles d’ouvriers résidant dans la zone frontalière.
Les repas scolaires devaient devenir gratuits à compter du 1er janvier. Le Conseil d’État a fait pression sur le gouvernement pour qu’il attende la prochaine rentrée scolaire. Il soupçonne une violation du principe d’égalité. Les avocats et les hauts fonctionnaires du Conseil d’État ne considèrent pas comme une violation du principe d’égalité le fait qu’il existe des familles qui ont du mal à joindre les deux bouts, ni le fait que les frontaliers assujettis à l’impôt soient exclus.
Le ministre de l’Éducation, Claude Meisch, a présenté le 19 octobre un programme intitulé « Food4future » destiné aux cantines scolaires. Ce programme promet « une meilleure alimentation, saine et durable ». Les menus « ont été repensés pour favoriser une alimentation équilibrée, autant que possible bio, locale et de saison, et pour proposer davantage de plats végétariens et végétaliens ».
Le ministre de l’Éducation est membre du DP. Cet ancien parti des petites entreprises s’est proclamé en 2009 « parti des classes moyennes à la mode ». La même année, ses statuts ont supprimé le mot « ouvrier ». Depuis, les cols blancs de la petite bourgeoisie craignent d’être confondus avec les ouvrières manuelles prolétaires.
Heureusement, il existe des magasins bio et des supermarchés proposant des rayons bio : « En France,
F. Régnier et A. Masullo ont également constaté que les classes supérieures pouvaient s’appuyer sur les normes diététiques pour émettre des jugements dévalorisants et stigmatisants à l’encontre des classes populaires. » C’est ce qu’affirment Philippe Cardon, Thomas Depecker et Marie Plessz dans Sociologie de l’alimentation (Paris, 2019, p. 140).
Les nouvelles classes moyennes considèrent le surpoids chez les membres des classes défavorisées comme un manque de maîtrise de soi. Car « les plus démunis […] sacrifient le plus aux nourritures matérielles, et aux plus lourdes, aux plus grossières et aux plus grossissantes d’entre elles, pain, pommes de terre et corps gras » (Pierre Bourdieu, La Distinction, Paris, 1979, p. 200). Les milieux aisés désapprouvent davantage la préparation industrielle d’aliments lourds et grossiers que la « junk food ». « En France, comme dans les autres pays occidentaux, les végétariens se recrutent principalement dans les classes supérieures urbaines » (Sociologie de l’alimentation, p. 136).
Heureusement, il y a Claude Meisch et Restopolis : « Avoir une alimentation conforme aux normes nutritionnelles diffusées par les politiques publiques de santé serait donc une forme de différenciation des goûts de classe » (Sociologie de l’alimentation, p. 143). Les carottes bio et le quinoa attestent de la supériorité morale des nouvelles classes moyennes, qui se nourrissent « correctement », face aux classes populaires ignorantes et irresponsables, qui se nourrissent « mal ». Et aussi par rapport à l’ancienne bourgeoisie, qui rêve encore de soupe de homard et de foie gras chez Hirtzen Hélène, Tony Tintinger et Léa Linster.