Autoréférentialité « Agora, ça va trop loin, bien trop loin. Dire ça, c’est évident, c’est percutant, ce n’est pas assez subtil, c’est visible », met en garde Dan Kaemmpfer, d’Eescht a Jonk (E&J). « Mais non, on ne va pas assez loin », rétorque Agora, fils de Staatos et d’Arcelor-Mittal. Mais Kaemmpfer insiste : « Si ce vieux, Staatos, l’entendait… ». « Il le sait depuis longtemps. Et il ne fait que se rabaisser lui-même », rétorque Agora. Dans sa pièce de théâtre *Esch ass dout*, présentée fin avril par la compagnie Richtung 22 (R22), les liens complexes entre l’État, ArcelorMittal, les « Big Four » et la place financière dans le cadre de la « Cloche d’Or-isation du Sud » ont été mis en lumière de manière divertissante. Dans son nouveau film Gosstown, le collectif d’artistes montre désormais comment la culture, et en particulier la Capitale européenne de la culture Esch 2022, contribue activement à la gentrification de l’ancienne métropole minière. La première
a eu lieu il y a dix jours à l’Aalt Stadhaus de Differdange ; samedi soir, le film d’une heure a été projeté en plein air sur la Place des Mines, dans le quartier Hiël d’Esch.
Gosstown raconte l’histoire de trois adolescents, Ka, Jo et Di, qui passent leur temps libre à squatter des bâtiments abandonnés sur la friche industrielle d’Esch-Schifflingen. Un jour, ils découvrent qu’un nouveau quartier doit y être construit, par des « Aaschlächer en costume », comme par hasard. Pour tenter de sauver la friche, Ka, l’idéaliste, fait irruption dans une réunion où Agora, le « dieu du PPP » obsédé par le profit maximal, et le méphistophélique Dan Kaemmpfer, de chez E&J, élaborent les plans du nouveau quartier. La naïve Fancy Grey d’Esch 2022, l’intellectuel donneur de leçons Mosart de la Konschthal d’Esch, le narcissique Waldmeister de frEsch et le conseiller municipal d’Esch assoiffé de sang Vampim Knaf sont également présents à cette réunion.
Les « crétins finis qui en font trop » ont tiré les leçons des erreurs commises à Cloche d’Or et à Belval. Sur cette nouvelle friche, ils veulent vendre aux investisseurs de l’« authenticité » et un « riche passé » – « l’âme » du quartier. Cela leur permettrait de faire passer le prix au mètre carré de 10 000 à 16 000 euros, comme le sait bien Kaemmpfer. Ka tombe à pic, car quoi de plus authentique que des « artistes locaux » ? Comme nom pour le nouveau quartier, elle leur propose Gosstown, le nom que les trois jeunes avaient eux-mêmes inventé pour leur endroit préféré. Fancy Grey et Dan Kaemmpfer sont ravis. Ils n’auraient pas pu rêver d’un nom plus authentique pour un quartier situé sur le site d’une ancienne fonderie. L’idée leur plaît tellement que Kaemmpfer charge les trois amis de capturer pour lui l’âme de Belval, Rout Lëns et Esch-Schifflingen. Ka accepte, à condition qu’ils bénéficient d’une totale liberté artistique et qu’en lieu et place d’un salaire, ils reçoivent la petite cabane où Ka, Jo et Di avaient apposé l’inscription « Gosstown » au début du film.
Ce film s’inscrit dans une série d’actions que R22 a menées et continuera de mener dans le cadre de son engagement en faveur de la Capitale européenne de la culture. Le concept de ce projet, financé par Esch 2022, s’articule autour de l’accaparement du Sud, à caractère prolétarien, par le capital financier international. Le personnage principal, Dan Kaemmpfer, en est l’incarnation parfaite : selon son profil LinkedIn, il est « Deputy Territory Senior Partner » au sein du « cabinet de conseil louche » Eescht a Jonk. Avant même l’inauguration officielle de la Capitale européenne de la culture en février, il avait parcouru à pied tout le chemin jusqu’à Esch avec ses compagnons de la Cloche d’Or afin d’apporter « du béton, du verre et de la culture » dans le Sud. Après la pièce de théâtre *Esch ass dout* en avril, *Gosstown* est désormais une nouvelle contribution qui retrace artistiquement cette évolution.
Satire : Depuis des années, les mises en scène critiques de thèmes politiques et d’actualité sont la marque de fabrique de R22. Le recours à la satire comme procédé stylistique confère au collectif une liberté artistique quasi illimitée. Gosstown regorge de piques à l’encontre des protagonistes d’Esch 2022 : par exemple lorsque Fancy Grey menace Mosart de poursuites pour insubordination alors qu’il la contredit, ou lorsque Vampim Knaf sirote sans cesse son verre de vin et raconte à tout le monde qu’il va partout depuis qu’il a un chauffeur. R22 les parodie avec tendresse.
D’un point de vue critique, on pourrait reprocher à Gosstown une représentation trop schématique des personnages, une mise en scène trop peu aboutie, un travail de caméra trop conventionnel et des performances d’acteurs parfois trop peu professionnelles. Cependant, c’est précisément cette attitude « DIY » et « low-budget » qui fait tout le charme « authentique » du film. Le recours à la simplification permet à R22 d’appeler les choses par leur nom. Gosstown dénonce ainsi le rôle douteux de l’État en tant que sorte de promoteur privé au sein de la société de développement opaque qu’est Agora. Bien que le public détienne 50 % des parts d’Agora, ni le contrat de constitution n’a été publié à ce jour, ni l’utilisation exacte des bénéfices se chiffrant en dizaines de millions que l’entreprise engrange depuis plusieurs années n’a été divulguée. À Belval, Agora n’a créé que 10 % de logements abordables ; la plupart des terrains ont été vendus à prix d’or (le montant exact reste secret) à des magnats nationaux et multinationaux du bâtiment, qui y construisent des immeubles de grande hauteur et réalisent d’énormes profits grâce à la vente d’appartements et de locaux commerciaux. À Esch-Schifflingen, la part de logements sociaux doit certes être portée à 30 %, mais compte tenu de la pénurie de logements qui s’aggrave d’année en année au Luxembourg, cela reste encore bien insuffisant – en particulier pour une entreprise détenue à 50 % par l’État.
Dans son film, R22 dénonce la manière dont les capitalistes se livrent au « greenwashing » et à l’« artwashing » en utilisant des mots à la mode tels que durabilité, innovation, résilience et authenticité. Tant sur la Lentille Terre Rouge, gérée par la société de construction privée Iko d’Éric Lux, que sur la friche d’Esch-Schifflingen, dont le développement est confié à Agora, le tramway, les pistes cyclables, les parcs et l’économie circulaire sont appelés à occuper une place importante. Des mesures telles que la réutilisation des eaux usées, la géothermie et le photovoltaïque, qui devraient en réalité être depuis longtemps la norme dans les nouvelles constructions, sont présentées comme des innovations destinées à justifier des prix plus élevés.
Il en va de même pour Esch 2022. Le design et l’art y sont avant tout considérés comme un levier économique destiné à dynamiser le tourisme et à attirer les investisseurs. L’événement dans son ensemble est ultra-
commercialisé ; les logos des trois principaux sponsors sont omniprésents et font passer même la meilleure exposition pour une campagne publicitaire en faveur des voitures, des confiseries et de l’acier. Depuis que RTL, Wort, Tageblatt et L’Essentiel sont officiellement partenaires médias et que Maison Moderne est autorisée à publier le journal de relations publiques Gazette, Esch 2022 n’a plus à craindre de couverture médiatique critique. Le fait que la cérémonie d’ouverture de la Capitale européenne de la culture ait été récompensée il y a deux semaines par un Golden Award décerné, ironiquement, par le secteur international de la publicité en dit long. Esch 2022 n’accorde guère d’importance à la liberté d’expression artistique ou à la promotion des jeunes talents. Même R22 fait désormais partie intégrante – dix ans après sa création – du milieu culturel luxembourgeois très fermé, même si le collectif ne cesse de se renouveler et tente sans cesse de sortir de ce cercle par des actions de critique sociale. Ses projets ne choquent plus que très peu de monde.
Identité La directrice générale Nancy Braun et les responsables politiques d’Esch 2022 ont déclaré à plusieurs reprises ces derniers mois vouloir aider la région Sud à se forger une nouvelle identité grâce au titre de capitale culturelle. Or, cette évolution identitaire a commencé il y a déjà plusieurs années. La région Sud est depuis longtemps en pleine mutation, qui a débuté en 2003 avec la décision du gouvernement CSV-DP d’implanter l’Université du Luxembourg à Esch-sur-Alzette. Les nouveaux quartiers de Nonnewisen et Belval attirent d’ores et déjà principalement la classe moyenne supérieure. Mais même dans le centre-ville, encore marqué par une population ouvrière, la composition de la population deviendra à l’avenir plus « hétérogène » grâce à plusieurs grands projets de construction. Quant aux quartiers de Grenz et de Hiël, présentés de manière quelque peu romantique dans Gosstown comme des « lieux de migration », ils ne sont en réalité plus des « quartiers ouvriers ». La plupart des maisons des anciens lotissements de l’Arbed, situés rue Renaudin et rue des Mines, ont été rachetées par des familles de la classe moyenne, agrandies et rénovées à grands frais. L’implantation prévue du bus à haut niveau de service dans le quartier rendra les logements encore plus prisés et accélérera davantage la gentrification.
On pourrait reprocher aux artistes de R22 de ne pas avoir suffisamment mis en évidence dans leur film que l’expulsion systématique des classes populaires d’Esch/Alzette n’était pas seulement voulue par un État anonyme, une entreprise sidérurgique propriétaire de vastes terres et ses conseillers financiers, mais qu’elle a été préparée et encouragée de longue date par plusieurs gouvernements et divers conseils communaux, et qu’elle se poursuit encore aujourd’hui. Depuis que le CSV, le DP et les Verts ont formé une coalition à la mairie en 2017, on assiste à une véritable braderie d’Esch, qui bénéficie en outre du soutien du gouvernement bleu-rouge-vert. Peut-être que la satire de R22 s’arrête là où commence la responsabilité politique. Elle ne souhaite pas porter d’accusations. Mais peut-être que le collectif franchira encore cette limite. D’ici la fin de l’année, R22 a prévu d’autres projets : son « œuvre d’art totale » comprend des actions participatives dans l’espace public, la publication d’un journal distribué gratuitement dans le sud, deux autres pièces de théâtre et un deuxième film. Le fait qu’il soit cofinancé par l’État et la ville d’Esch via « Esch 2022 » ne devrait en tout cas pas constituer un obstacle pour R22 pour « aller bien plus loin ».