C’était en 1981, à Berlin. C’est là que j’ai acheté mon Cartier-Bresson. Et je ne m’en souvenais pas.
Voilà ce qui s’est passé : je voulais prendre une photo d’un graffiti. Il y avait « KRIEGSTANZ » tagué sur un mur blanc
.
Et qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai attendu d’avoir des gens dans le cadre, enfin, des gens qui dansent, quoi.
Quand cette dame s’est approchée de moi, je l’ai prise en photo.
Le miroir de mon Minolta a fait « clic ». Et Madame m’a fait une remarque : « Tu as un bel objet, hein, mon garçon ? », m’a-t-elle lancé d’un ton enjoué, avant de poursuivre. Et je pense qu’elle a raison.
Face à la qualité amateur déplorable de certaines de mes photos, j’ai appliqué quelques-uns des critères du célèbre Henri Cartier-Bresson : j’ai vu quelque chose d’intéressant ; c’était dans la rue ; il y avait un élément écrit dans le cadre ; et j’ai – soi-disant – attendu le bon moment pour prendre la photo ; et – cela vient seulement de me traverser l’esprit, après avoir vu les photos de Cartier-Bresson au Bucerius Kunst Forum – j’ai inclus une personne dans la photo.
Eh bien voilà : la manière de Cartier-Bresson, son style et sa façon de photographier sont devenus un tel patrimoine photographique commun que j’ai – sans m’en rendre compte – essayé de les appliquer.
Henri Cartier-Bresson était un homme du XXe siècle, un pur produit de ce siècle. Il est né en 1908 dans une riche famille d’industriels du textile et est décédé en 2004. Au cours de ces près de 100 années, il a été partout : à Paris, parmi les surréalistes, puis pendant la guerre civile en Espagne, puis en captivité pendant la guerre allemande
(sa troisième tentative d’évasion fut la bonne), la Résistance, le communisme, puis des voyages de reportage à travers le monde : en Inde (où il a photographié la crémation de Gandhi), en Chine, en URSS, à Cuba, aux États-Unis, au Mexique, au Mur de Berlin, en mai 68. Et il y a des photos de tous ces endroits. Deux ans après la guerre, il a cofondé l’agence Magnum Photos. Ses photos sont publiées dans le monde entier, dans des journaux et magazines américains, français et allemands, parmi lesquels figurent les plus prestigieux mais aussi les plus osés (certaines couvertures sont même très provocantes !).
Cette rétrospective présente 245 photos de la vie au travail ; en effet, si l’on s’attarde une minute devant chaque photo, cela fait quatre heures.
Encore une photo en noir et blanc, mais on ne s’en rend vraiment compte que lorsqu’on se retrouve à nouveau dehors, dans le monde extérieur. Là-bas, la couleur ne nous manque pas du tout.
Ce qui frappe le plus dans cette exposition, c’est que sur presque toutes les photos, on voit des gens : des enfants, des femmes, des hommes – et les hommes, en particulier, ne passent pas inaperçus. Ils ont pour la plupart l’air stupide, en uniforme ou carrément mafieux, notamment ceux qui assistent à un match de football américain au Yankee Stadium – chemise, cravate, chapeau – les trois en ont un – et, vus d’en haut (photographiés depuis le bas), ils jettent un regard critique sur le terrain, en 1947. On retrouve à peu près la même expression, sans chapeau toutefois, chez trois jeunes hommes qui observent une manifestation féministe en 1971, également à New York.
Des gens, partout des gens, oh, pas ceux qui sont importants et influents. Pour Cartier-Bresson, ceux-là ne sont généralement que la raison pour laquelle il se trouve à l’endroit où il se passe quelque chose. À commencer par le couronnement de Georges VI à Londres en 1937, où il ne photographie pas les personnalités officielles, mais les gens tout à fait normaux – mais qu’est-ce que « normal » signifie au juste ? – qui sont là pour regarder, dormir, manger et pointer leurs jumelles ou leurs longues-vues. Ou encore – après la guerre – lorsqu’il parcourt le sud de la France avec de Gaulle et qu’il photographie non pas tant le général, mais plutôt ces femmes et ces hommes venus observer le « Grand Charles » d’un œil sceptique, critique, voire parfois enthousiaste. Ou encore – là, le titre de cette photo relativement banale prend toute son importance – l’image de jeunes gens, qui profitent d’un bel après-midi à bord d’une péniche, premiers congés payés, une victoire sociale de 1936 remportée à l’époque par le Front populaire.
Cartier-Bresson photographie généralement les gens de face, ceux-ci regardant souvent directement l’objectif du Leica : de beaux portraits dans les situations les plus diverses. Et là, on se dit : « Tiens, voilà enfin une photo sans personne, très forte sur le plan graphique, avec un jeu intéressant de lumière et d’ombres, des maisons au sud. » Et là, on remarque soudain cette jeune fille qui bondit dans un fond magnifiquement éclairé, au sein d’un petit carré de lumière : Rome, 1959, est-il écrit. C’est justement en Italie et en Espagne que Cartier-Bresson réalise ces photos, celles-là mêmes que les gens associent immédiatement à son célèbre programme. L’instant décisif, où le photographe observe, où les conditions sont réunies et où quelque chose d’intéressant se passe : c’est à ce moment-là que la photo doit être prise, pour saisir le mouvement à l’instant idéal. Par exemple, sur la photo de 1932 où l’homme saute par-dessus un fossé, il est suspendu dans les airs, son reflet est dans l’eau, il virevolte. On peut aujourd’hui admirer cette photo emblématique dans son original à Hambourg. Ou encore cette série de photos datant de mai 1945, où une collaboratrice nazie est démasquée par une victime et mise à genoux : une série de sept clichés, dont chaque instant est décisif. Et ce constat soulève une problématique particulière : comment faire ce choix ? Comment les négatifs ont-ils été traités ? Des questions que je me suis posées spontanément en découvrant les photos de Cartier-Bresson prises dans le village d’Oradour-sur-Glane, détruit par les nazis. Concrètement : dans cette exposition est accrochée cette photo : sur la rue principale, un homme et une femme traversant Oradour en novembre 1944, lui avec un béret, un sac à dos et des bottes ; elle, un petit enfant sous le bras, un foulard sur la tête, avec en arrière-plan les ruines des maisons. Je me suis demandé ce que Cartier-Bresson avait bien pu photographier d’autre là-bas et j’étais content de voir à l’exposition quelque chose que j’avais conservé pour les tirages de contact des négatifs : des ruines, d’autres personnes en fuite. 39 photos, numérotées sans ordre particulier. Et la question se pose : qui a décidé de ce qui serait publié et de ce qui ne le serait pas ? Ce n’est pas une question sans importance. Car on peut lire dans le catalogue que Cartier-Bresson ne travaillait pas dans la chambre noire ; ce travail, extrêmement important à l’époque, était effectué par d’autres personnes à sa place. Et aujourd’hui, ses photos sont présentées non recadrées, mais en regardant les journaux et les magazines exposés, on constate que les rédacteurs photo et les graphistes ont très certainement recadré les photos en fonction de leur format ou de leur usage. De plus : le catalogue précise que Cartier-Bresson partait alors en reportage et avait dans ses bagages des consignes extrêmement précises sur ce qu’il devait photographier, par exemple en Chine en 1948, où il devait photographier des gens ordinaires dans des situations banales. Les moments décisifs n’étaient pas toujours prépondérants dans cette vie de reporter.
Ce qui n’empêche pas que cette exposition ne présente bientôt plus que des chefs-d’œuvre, des icônes, certaines célèbres, d’autres injustement méconnues.
Et surtout, toujours le moment décisif. C’est ainsi que la célèbre approche de Cartier-Bresson est devenue célèbre aux États-Unis. En français, son livre s’intitulait en 1952 *Images à la sauvette*, c’est-à-dire : photographiées à la dérobée et en fil de l’eau. Une nuance tout à fait différente. On s’imagine bien – cliché – Cartier-Bresson comme un observateur presque méditatif, qui photographie d’un seul coup. Or, justement, le catalogue précise qu’il arpentait les rues de New York et maniait avec beaucoup d’agitation quatre Leica.
On voit encore quelques photos où l’on aperçoit un regard en coin. Ce genre de chose n’existe presque plus aujourd’hui : la plupart des gens regardent l’appareil Leica avec amabilité ou indifférence. Seule une femme, photographiée de dos à Venise en 1972, jette un regard en coin par-dessus son épaule vers l’objectif de Cartier-Bresson. On ne sait pas si elle a remarqué le photographe indiscret.
C’est exactement ça dans cette exposition : il y a énormément, voire trop de choses belles et intéressantes à voir. Et pourtant, on a toujours envie d’en savoir et d’en voir davantage.
L’exposition à Hambourg se poursuit jusqu’au
22 septembre et sera présentée d’octobre à janvier 2025
à Barcelone.