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Arts plastiques 5 min de lecture

Tout et n’importe quoi

Art contemporain

Article paru dans Édition novembre 2021
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« Que tout soit en mouvement, qu’il agisse en créant, qu’il se forme d’abord, puis se transforme ; ce n’est qu’en apparence que les instants s’arrêtent. » Ces vers de Johann Wolfgang von Goethe traitent de l’être, de l’existence et du devenir, du progrès constant dans la vie – mais aussi du fait que rien n’est ce qu’il semble être, car dès l’instant suivant, une métamorphose peut survenir, une transformation complète. À cette description lyrique du motif philosophique Panta Rhei – « Tout coule » –, l’artiste luxembourgeoise Vera Kox oppose un contrepoint à travers son œuvre : « Tout se dissout ». Son premier exposé personnel institutionnel, intitulé … into deliquescene, est actuellement présenté au Kunstverein de Reutlingen. Ce titre poétique peut se traduire par « … en train de se dissoudre » ou « en liquéfaction ».

Les œuvres exposées à Reutlingen sont un retour aux sources de l’enfance de Vera Kox. Elles s’inspirent de ses souvenirs de l’extraction industrielle du minerai de fer et de sa fusion dans le sud du Luxembourg. La roche s’est transformée en fer, changeant de forme et de fonction. Mais ses observations des mesures écologiques actuelles d’isolation des façades dans les rues de Berlin ont également conduit l’artiste à une réflexion sculpturale sur les influences et les répercussions directes et indirectes, évidentes et apparentes, de l’existence humaine sur son environnement naturel. Le façonnage, la transformation et la déformation conduisent Kox à jouer avec les états physiques, qu’elle capture et fixe dans des instants de dissolution, de liquéfaction et de métamorphose, conférant ainsi à l’instant l’élan résonnant de l’éternité. C’est une immersion dans l’instant, dans l’instant où se dissolvent les structures figées, les textures et la définition même du matériau au-delà de sa finalité première. Un film de rembourrage doit-il donc toujours rester un film de rembourrage ? Un panneau isolant peut-il être le symbole d’une contradiction ? Kox guide les visiteurs de l’exposition vers leur propre réponse à ces questions. Ce sont des réponses fugaces, mais non évasives.

En effet, Vera Kox fait s’effacer la vocation première du matériau, s’éloignant ainsi de sa finalité initiale tout en jouant avec la perception des spectateurs et spectatrices, qui cherchent à savoir s’il s’agit bien de ce film de rembourrage quotidien, presque totalement profane et étranger à l’art, que Kox aime utiliser comme support, et que certains aiment faire s’évanouir et éclater dans des moments de nervosité. Comment est-il alors possible de créer, à partir de ce film, une telle permanence – à l’opposé du moment où il se dissout et s’évanouit ? Kox joue avec les perceptions et les associations habituelles liées aux matériaux. Elle trompe sur leurs propriétés. Ce n’est qu’en apparence, par exemple, qu’une sculpture de l’exposition de Reutlingen rappelle du caoutchouc souple, flexible, malléable et élastique. En réalité, il s’agit de céramique. Dure. Solide. Lourd. Seule la chaleur générée lors du processus de fabrication est encore commune à l’apparence extérieure et au matériau réel. Symbolisée par la couleur noire. Mais même celle-ci ne semble pas être durable. Des surfaces claires transparaissent, soulignant la dissipation, une autre genèse des matériaux. Rien n’est éternel.

En observant l’exposition et en menant une réflexion intérieure sur les attributs de définition, de forme et de fonction associés à des matériaux tels que le caoutchouc ou les panneaux isolants, on parvient à un autre point central de l’œuvre de Vera Kox. En effet, en abolissant la définition, la forme et la fonctionnalité, elle crée ici une métaphore de notre époque, où ces attributs perdent leur prétention à l’éternité et finissent ainsi par s’estomper, se liquéfier. Mais Kox va encore plus loin dans son dialogue avec les spectateurs et spectatrices. Elle ne se contente pas d’une réflexion distanciée et théorique sous différents angles, mais invite à toucher et à palper : « Mes œuvres doivent inciter à les toucher. Une prise de main qui implique également une compréhension », explique l’artiste.

Mais Vera Kox prend également position. En s’intéressant à la vie propre du matériau utilisé ainsi qu’à ses interprétations et effets sociaux, économiques et écologiques, elle aborde ce qu’on appelle le « symbiozène ». Il s’agit d’un concept issu de la recherche écologique actuelle, qui implique un nouvel entrelacement des matériaux, des objets, de l’humanité et de l’environnement, et qui appelle à une interconnexion tournée vers l’avenir, une symbiose entre l’homme, la nature et la technologie. Ce « symbiozène » est lui aussi le reflet de la dissolution des matériaux, des définitions et des significations figées, ainsi que du passage vers une nouvelle ère. L’artiste parvient, d’une manière inimitable, à décomposer cet état en ses éléments constitutifs du moment et à les traduire sous forme sculpturale.

Et même dans le choix des matériaux qu’elle utilise, Kox s’éloigne d’une approche purement figurative. Prenons l’exemple des panneaux isolants. Vera Kox les a traités au feu à certains endroits. Ils paraissent inesthétiques, laids. Kox souhaite ainsi montrer clairement que l’idée écologique selon laquelle les panneaux isolants sont utilisés pour économiser l’énergie est incompatible avec les propriétés nuisibles à l’environnement de ces matériaux. Elle intègre cette contradiction dans la sublimation artistique d’un matériau profane, en le rendant presque liquide. Ou bien, à la manière d’une métamorphose, elle le fait subir des mues en rejetant, voire en éliminant, la couche visible héritée du passé, afin de révéler en dessous le caractère unique de l’instant où il se dissout. À Reutlingen, on garde l’impression que ce moment est d’une beauté envoûtante.

Vera Kox : … into deliquescence. Jusqu’au 23 janvier 2022 au Kunstverein Reutlingen, Eberhardstraße 14, Reutlingen. Entrée libre