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Arts plastiques 9 min de lecture

Le reflet des débats souterrains

L'exposition temporaire « Les groupes de victimes oubliés » au Musée national de la Résistance met en lumière les groupes marginaux persécutés pendant l'occupation allemande. Une pièce manquante jusqu'à présent dans le travail de mémoire.

Article paru dans Édition avril 2024
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La toge du juge Ernest Salentiny © Photo : Sven Becker

À l’occasion de l’inauguration de la nouvelle exposition permanente au Musée de la Résistance rénové (voir l’article du Land « Bastion de Résistance » du 15 mars 2024), la salle était remplie de personnalités politiques. En revanche, le nombre de visiteurs était très modeste lors du vernissage de la première exposition temporaire, le 13 mars, intitulée sans fioritures « Groupes de victimes oubliés » et consacrée aux groupes marginaux persécutés au Luxembourg pendant l’occupation allemande. Cela tient peut-être à la proximité des deux dates d’inauguration, mais sans doute aussi au fait que la nouvelle exposition temporaire, qui a effectivement été aménagée dans le sous-sol du Musée de la Résistance, est explicitement consacrée à des groupes dont les persécutions n’ont, à ce jour, pas encore trouvé leur place dans la mémoire collective.

Au rez-de-chaussée, un panneau retrace les différentes étapes du travail de mémoire au Luxembourg. « Ce qui frappe dans cette chronologie, c’est la prédominance de certains groupes – en l’occurrence les résistants et les associations de personnes enrôlées de force – qui ont marqué le combat pour la mémoire ; ce sont les deux plus importants. Dans ce combat, il n’y a guère de place pour les victimes d’oppression raciale, dont certaines formaient des groupes très restreints, comme les Témoins de Jéhovah ou les homosexuels, qui ont d’abord dû se battre pour se faire une place par le biais d’associations de défense de leurs intérêts. Le plus important de ces groupes longtemps oubliés dans le débat sur la mémoire était bien sûr celui des Juifs », souligne Jérôme Courtoy, co-commissaire de l’exposition.

Sur le panneau, on peut lire des dates clés, parmi lesquelles des étapes importantes telles que « Attention aux Tsiganes » – la première exposition consacrée à l’attitude des Luxembourgeois envers les Sintis et les Roms, lancée en 2007 par le Musée de la Ville de Luxembourg, la première pierre d’achoppement posée en mémoire de Robert Lehmann, ou encore la première cérémonie commémorative de la communauté LGBT+, organisée par Rosa Lëtzebuerg. « Il s’agissait le plus souvent d’initiatives individuelles émanant d’institutions culturelles ou d’associations de défense des droits », souligne Courtoy.

« Ce n’est qu’après 2015 que le débat sur la mémoire a été porté sur la scène publique et a commencé à susciter davantage d’intérêt », explique Daniel Thilman, qui a déjà travaillé comme historien au Musée de la Résistance de 2013 à 2015. « À l’époque, nous recevions régulièrement des demandes concernant le sort des Sintis ou des Roms au Luxembourg sous le régime nazi – des questions auxquelles nous ne pouvions pas répondre, car aucun travail de recherche n’avait encore été mené », raconte-t-il. Des particuliers comme Karin Waringo ont déjà mené un travail de recherche considérable sur la persécution des Roms dans le cadre d’une asbl. « Ce travail s’appuyait en partie sur des témoignages qu’elle avait elle-même recueillis auprès des descendants, jusqu’à ce que nous prenions le relais en 2019. Cela a marqué le coup d’envoi des recherches menées par Daniel Thilman et moi-même sur la persécution des Sintis, des Roms et des Yéniches », explique Jérôme Courtoy. Outre ces deux derniers, des historiens et historiennes de renom tels que Vincent Artuso, Kathrin Mess ou Elisabeth Hoffmann (co-commissaire), mais aussi André Marques et Frédérique Stroh ont collaboré à l’exposition.

En descendant au sous-sol, on tombe tout d’abord sur la robe noire du juge Ernest Salentiny (en fonction de 1940 à 1942), qui attire immédiatement le regard dans une vitrine sur fond rouge et interpelle les visiteurs : Au Luxembourg, sous l’occupation nazie, la justice n’était plus indépendante non plus. La séparation des pouvoirs avait été supprimée. L’ancien procureur général Robert Biever a conseillé l’équipe chargée de l’exposition.

L’exposition définit les « victimes oubliées » comme « des personnes qui étaient déjà socialement marginalisées avant l’occupation allemande, c’est-à-dire des personnes qui n’avaient pas de domicile fixe ou qui dépendaient de l’aide sociale de l’État ». Mais il s’agit également de personnes qui avaient un mode de vie et une culture différents ou qui appartenaient à une minorité religieuse. Parmi ces groupes de victimes figuraient également les personnes à la peau foncée ou dont l’orientation ou l’identité sexuelle ne correspondait pas aux normes morales de la société majoritaire, sans oublier les personnes souffrant d’un handicap physique ou de troubles psychiques.

Selon l’idéologie nazie, ces personnes étaient considérées comme des « sous-hommes », des « éléments nuisibles » à la société aryenne-germanique ou des « vies indignes d’être vécues », qu’il fallait, conformément à la doctrine eugéniste nazie, exclure et éliminer.

L’exposition poursuit un objectif ambitieux en tentant d’expliquer pourquoi certains groupes ont été reconnus comme victimes du nazisme, tandis que d’autres ne l’ont pas été. Au Luxembourg, les excuses présentées en 2015 par le gouvernement et le Parlement à la communauté juive ont marqué un tournant. Cependant, les groupes sociaux marginalisés n’ont été reconnus comme « victimes du nazisme » que dans quelques pays. Selon Courtoy et Thilman, cela s’explique par les traumatismes subis, mais aussi par le fait que beaucoup, par honte, n’ont pas voulu se reconnaître comme victimes – notamment parce qu’ils sont encore aujourd’hui confrontés à de forts préjugés. En ce qui concerne les victimes classées comme « asociales » ou « criminels de profession », l’opinion selon laquelle elles auraient été persécutées « en quelque sorte à juste titre » persiste encore aujourd’hui.

En s’appuyant sur le destin de Theresia Müller, Kathrin Mess a retracé comment l’étiquette d’« asociale », attribuée de l’extérieur, stigmatisait les personnes concernées : « En réalité, elle ne savait même pas pourquoi on lui avait collé l’étiquette d’« asociale ». Cette étiquette attribuée par les nazis est en effet une étiquette imposée par autrui, qui ne correspondait pas nécessairement à la réalité, comme par exemple « soupçonnée de prostitution » (voir l’interview « Les “asociaux” n’ont jamais existé » du 3 décembre 2021).

Dans le cadre de l’exposition, l’historien Vincent Artuso s’est penché sur la persécution des personnes handicapées au Luxembourg. Selon lui, on ne peut toutefois pas parler d’un extermination systématique telle que celle connue en Allemagne sous le nom d’« Aktion T4 ». « Les personnes atteintes de troubles mentaux à Ettelbruck n’ont pas été déportées vers des centres d’extermination en Allemagne », explique Artuso. En revanche, la mortalité à Ettelbruck a été particulièrement élevée pendant la guerre. Le taux de mortalité s’élevait à 12 % par an. On peut donc supposer qu’il s’agissait d’une privation ciblée de soins.

Une série de bacs en bois destinés à accueillir des classeurs, que les visiteurs peuvent retirer eux-mêmes, témoigne du sort de certaines personnes. En même temps, ces bacs sont encore assez vides et laissent la place à de nouvelles découvertes issues de la recherche. « On pourrait encore enrichir tous ces fonds d’archives. Si nous avions les noms, nous pourrions rechercher les victimes. Mais nous parlons ici de groupes de victimes qui ont été négligés pendant des décennies, dont les proches n’ont pas mené d’enquêtes, n’ont pas posé de questions ou se sont heurtés à des refus répétés », explique Thilman.

À la fin de la visite, un film en noir et blanc permet d’écouter des entretiens avec des représentant·e·s d’associations de personnes concernées, comme Andy Maar (Rosa Lëtzebuerg asbl.), qui ont participé à l’exposition ; au lieu du livre d’or habituel, un tableau d’affichage invite ici les visiteur·euse·s à commenter directement l’exposition. « On recommence ? On n’a rien appris de l’histoire ? L’Europe fait marche arrière !! Ça doit être ça », a par exemple écrit un visiteur sur l’un des bouts de papier.

Vincent Artuso considère l’exposition « Victimes oubliées » comme une étape importante dans le travail de mémoire sur la période d’occupation au Luxembourg : « Parce qu’elle complète le tableau » et permet ainsi de mieux comprendre la logique du système nazi ici, au Luxembourg. Il apparaît clairement que certains stéréotypes existaient déjà avant la Seconde Guerre mondiale. Le fait que les gens de son époque fussent classés en races allait de soi pour beaucoup. Selon Artuso, ce qui distinguait le régime nazi des autres pays, c’était « la cohérence dans tout ce qu’ils considéraient comme un renforcement du corps du peuple. La communauté populaire était considérée comme un organisme. L’individu ne comptait pour rien. Il n’y avait que la communauté populaire. »

En parcourant l’exposition, on ne peut s’empêcher de repenser au débat autour de l’interdiction de la mendicité, lancé par Léon Gloden, ministre de l’Intérieur du CSV, et poursuivi en coulisses notamment par Astrid Lulling et Simone Beissel, dont l’objectif principal était de préserver le paysage urbain de la capitale de la présence des Roms mendiants. Elle met en lumière la puissance des stéréotypes véhiculés par une société majoritaire, qui présente également cette exposition méritoire – dans un contexte historique tout à fait différent.

La présentation et l’approche pédagogique de l’exposition « Les groupes de victimes oubliés » s’avèrent moins spectaculaires que celles de l’exposition permanente : pas d’aigles impériaux gigantesques, pas de croix gammées, pas de reconstitutions de baraques en bois. Même si cette exposition, assez dense en texte, exige une certaine patience, elle vaut le détour et mérite que l’on s’attarde sur ce qui y est écrit.

Elle sensibilise aux évolutions sociales et aux discriminations, et met en lumière l’ampleur des conséquences possibles : il ne faut donc jamais adopter sans réserve le système de valeurs dominant de la société. À la fin de l’été, en complément de l’exposition, les éditions Op der Lay publieront l’ouvrage bilingue « Victimes oubliées du régime nazi au Luxembourg ». Ceux dont l’intérêt aura été éveillé d’ici là pourront se replonger ici de manière ciblée dans les biographies individuelles.

L’exposition « Les groupes de victimes oubliés » est présentée jusqu’au
23 décembre au Musée national de la Résistance
et des Droits de l’Homme à Esch-sur-Alzette.
Pour plus d’informations : www.mnr.lu