Non loin de la Potsdamer Platz, à Berlin, dont l’aménagement est peu harmonieux, la Neue Nationalgalerie, conçue par Mies van der Rohe, attire tous les regards. Dernière œuvre autonome qu’il a réalisée entre 1965 et 1968, ce bâtiment est l’héritage d’un architecte visionnaire du XXe siècle. Après six ans de rénovation minutieuse, le musée resplendit désormais d’un nouvel éclat tout en conservant son charme d’antan. « Autant de Mies que possible », telle était la devise de David Chipperfield et de son équipe d’architectes chargée de la rénovation, et c’est ce qu’ils ont respecté.
Dans son vaste étage dédié aux collections, la Neue Nationalgalerie présente à nouveau, pour la première fois, des œuvres majeures du modernisme classique : L’exposition « L’art de la société » présente environ 250 peintures et sculptures majeures datant de 1900 à 1945, notamment d’Otto Dix, Hannah Höch, Ernst Ludwig Kirchner et Lotte Laserstein. Au-delà de l’histoire de l’esthétique, ces œuvres illustrent de manière saisissante le lien entre l’art et la société : l’Empire allemand, l’histoire coloniale, la Première Guerre mondiale, les « années dorées » de la République de Weimar, la mise au ban de l’avant-garde sous le nazisme, ainsi que la Seconde Guerre mondiale et l’Holocauste se reflètent dans ces peintures et sculptures.
Les commissaires de l’exposition soulignent que celle-ci ne suit pas un parcours linéaire en termes de courants artistiques. Le plan ouvert de l’architecture de Mies van der Rohe n’impose pas de parcours fixe. Elle met plutôt en évidence la coexistence des différents courants d’avant-garde. Les visiteurs peuvent, à l’instar du flâneur urbain décrit par Benjamin, se laisser porter et s’imprégner des perspectives (et de leurs changements) de l’expressionnisme, du cubisme, du dadaïsme ou de la Nouvelle Objectivité. Les différentes sections de l’exposition s’articulent autour de grands thèmes de société, tels que la grande ville, les mouvements de réforme, la politique et la propagande, l’exil et la guerre.
Le tableau grand format « Soirée à Potsdam », réalisé en 1930 par Lotte Laserstein, ouvre l’exposition. Son œuvre capture l’atmosphère qui régnait alors à Berlin, telle un instantané : sur un balcon, des amis sont assis autour d’une table, comme lors de la Cène. À la place de Jésus se trouve une jeune femme en robe jaune. « Devant une vue topographiquement précise de la silhouette de la ville de Potsdam, aux portes de Berlin, les cinq personnages sont plongés dans une mélancolie prémonitoire », écrit Dieter Scholz dans le catalogue d’accompagnement. Le tableau dégage une atmosphère apocalyptique. La prise du pouvoir par les nazis met brusquement un terme à la carrière naissante de Laserstein. En raison de ses origines juives, l’artiste est contrainte d’émigrer en Suède en 1937, où elle vivra jusqu’à sa mort (1993).
Les œuvres de Laserstein et de Sascha Wiederhold constituent des exemples remarquables du « modernisme classique », souligne Scholz. En arts plastiques, ce terme désigne la période s’étendant approximativement de 1900 à 1945, et plus particulièrement les mouvements qui visent des innovations formelles. Ce qui caractérise cette période, ce n’est pas la succession des styles, mais une « simultanéité des non-simultanéités », les nouveaux courants se chevauchant avec des modes de représentation plus anciens.
Alors que dans de nombreux pays européens, la « modernité » désigne un nouveau départ après le Moyen Âge, en Allemagne, ce terme est plutôt associé au grand « bouleversement » qui s’est produit avec l’industrialisation vers 1900, comme l’explique Joachim Jäger dans son article. On attribue également à la « modernité » les grands mouvements de libération liés à la démocratie, à l’émancipation des femmes ou à un mode de vie ouvert, marqué par la culture urbaine. À l’inverse, la colonisation montre clairement que l’histoire de la « modernité » est tout autant synonyme de violence et d’oppression. Bien sûr, les textes du musée ne s’appuient pas sur une conception naïve de la « modernité », mais la réflexion sur ce concept dans les salles reste étrangement superficielle et, en fin de compte, idéaliste.
Au cœur de la métropole, deux prostituées se tiennent sur la Potsdamer Platz : Ernst Ludwig Kirchner a achevé cette scène nocturne à Berlin en 1914, après le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Sur un îlot de circulation ovale, les prostituées (« kokottes ») symbolisent l’isolement et l’aliénation ressentis par l’individu. Dans l’exposition, les tableaux expressionnistes de Kirchner sont mis en regard des tableaux impressionnistes de Max Liebermann. Un effet très réussi.
En flânant entre la Potsdamer Platz, la Pariser Platz et le Bauhaus, on tombe sur les images dadaïstes d’Hannah Höch. Attention : le dadaïsme n’est pas un courant artistique ! C’est ce que l’on peut lire en titre d’un magazine illustré, accompagné d’un photomontage représentant un Albert Einstein pensif, réalisé par Höch à l’été 1920 pour la première Foire internationale du Dada à Berlin. Sur ses collages, des roues s’engrènent, des éléments visuels tourbillonnent dans un désordre effréné, tout est mouvement.
Höch travaillait comme dessinatrice à la maison d’édition Ullstein, qui publiait notamment la *Berliner Illustrierte Zeitung*. C’est dans ce journal qu’elle découpait les photos servant à ses œuvres d’art. Elle y collait par exemple une carte de l’Europe indiquant les pays où les femmes disposaient du droit de vote. L’entrée correspondant au numéro de catalogue provient du répertoire de la Première Foire internationale du Dada : « 20 Hannchen Höch : coup de couteau à gâteau Dada à travers la dernière époque des ventres de buveurs de bière en Allemagne ».
Les œuvres d’Otto Dix ou de Georg Grosz témoignent des blessures de la Première Guerre mondiale, des traumatismes de guerre et de la soif de guerre. Le tableau de Dix, *Les joueurs de skat* (1920), représente trois vétérans mutilés en train de jouer aux cartes dans un café de Dresde. Si son « Femme de la Lune » (1919) semble encore futuriste et surréaliste, le regard porté sur le salon poussiéreux, portrait d’une famille respectable (« La famille du peintre Adalbert Trillhaase », 1923), fait monter les larmes aux yeux. Les membres de la famille (même ceux d’un tableau accroché au mur dans le tableau) vous regardent en haussant les sourcils.
Enfin, l’abstraction, le Bauhaus et les œuvres de Kandinsky et de Klee ne manquent pas non plus à l’appel. Les univers oniriques, mystiques et religieux d’Hilma af Klint mènent, en passant par les œuvres surréalistes de Picasso, à Max Ernst, dont la créativité atteint son apogée dans un tableau inondé de cercles sauvages, Jeune homme, troublé par le vol d’une mouche non euclidienne (1942).
Des tableaux de Dalí, Magritte et Léonor Fini clôturent la section surréaliste et font le lien avec la Nouvelle Objectivité : « Le besoin croissant de main-d’œuvre ouvre également aux femmes issues des classes sociales défavorisées de nouvelles possibilités de revenus. Cette nouvelle perception de soi chez les femmes conduit à l’apparition de ce qu’on appelle la « nouvelle femme » dans la vie quotidienne urbaine (…). Elle fréquente les cafés et les boîtes de nuit même sans être accompagnée d’un homme et choisit elle-même ses amants, quel que soit leur sexe », explique Irina Hiebert Grun. Sonja (1928) de Christian Schad incarne ce type de femme androgyne et sûre d’elle.
Le mot-clé « exil » marque un tournant. L’épanouissement de la modernité est suivi de persécutions. La sculpture en bronze d’Ernesto de Fiori, intitulée *Le Fuyard* (1934), voit le jour alors que son galeriste juif, Alfred Flechtheim, a déjà émigré.
La notion d’« art dégénéré » est expliquée de manière très pédagogique. La portée des mesures prises à cet égard sous le régime nazi apparaît clairement : « Lors d’autres opérations de purge menées à partir d’août 1937, environ 20 000 œuvres d’art au total ont été retirées de plus de 100 musées allemands. Tout ce qui n’était pas considéré comme « utilisable à l’échelle internationale » fut détruit à grande échelle. En 1939, le régime nazi fit brûler, dans la cour de la caserne principale des pompiers de Berlin, environ 5 000 œuvres.
Cette angoisse est perpétuée tant par les portraits de Max Beckmann, réalisés en pleine guerre, que par les sculptures de Renée Sintenis. Au bout du chemin se trouvent l’extermination et l’univers des malades mentaux. Peu de temps après, cet art marginal est devenu pour la propagande nazie un matériau de comparaison permettant de présenter l’art moderne comme pathologique…
Cette vaste exposition se révèle ainsi être le reflet de la modernité. C’est précisément là où, il y a plus d’un siècle, l’avant-garde a connu son apogée à la Potsdamer Platz, que la Galerie nationale se distingue non seulement par son architecture singulière, mais surprend, voire submerge presque les visiteurs avec « L’art de la société » sous toutes ses facettes bouleversantes, progressistes et novatrices.
« L’art de la société 1900-1945. Collection de la Galerie nationale » est encore à découvrir jusqu’au 2 juillet 2023 à la Neue Nationalgalerie de Berlin. Pour plus d’informations : smb.museum
Catalogue : une publication consacrée à l’exposition, éditée par Joachim Jäger, Dieter Scholz et Irina Hiebert Grun, est parue : L’art de la société. 1900-1945, catalogue d’exposition de la Neue Nationalgalerie, DCV Verlag, Berlin 2021. Prix : environ 27 euros