Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Arts plastiques 7 min de lecture

Entre Éros et Thanatos

À l'occasion du centenaire du surréalisme, le musée « La Boverie » de Liège présente une vaste rétrospective intitulée « Les Mondes de Paul Delvaux ».

Article paru dans Édition novembre 2024
Partager l'article sur

Il est considéré comme le peintre des femmes et des gares. Pourtant, le Belge Paul Delvaux (1897-1994) a laissé une œuvre très variée, qui témoigne non seulement d’une incroyable productivité, mais montre également comment, au fil des décennies, il s’est inspiré de ses contemporains et a alterné entre différents motifs et styles artistiques.

L’exposition de Liège, qui rassemble plus de 150 œuvres et objets, est la rétrospective la plus complète consacrée à Delvaux depuis 1997 (aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique). Mais on tombe d’abord sur une sérigraphie d’Andy Warhol et on a un peu l’impression d’être dans le mauvais film. Warhol aurait été impressionné par l’œuvre de Delvaux ; il l’aurait rencontré par la suite et aurait réalisé son portrait.

Après un bref passage à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, Delvaux a poursuivi sa formation en autodidacte. D’abord sans atelier, c’est en plein air, dans un environnement familier, qu’il trouva l’endroit idéal pour ses compositions. Il parcourut sa région natale, s’arrêtant sur les rives de la Meuse pour en capturer le charme.

On tombe rapidement, dans l’exposition, sur une peinture à l’huile représentant une gare. Avec *La Gare du quartier Léopold* (1922), Delvaux rend compte du travail des cheminots et des sidérurgistes. Les délicates nuances de vert cèdent la place aux teintes brunâtres des nuages de fumée des locomotives à vapeur. Delvaux s’est efforcé de restituer l’activité, souvent nocturne, des cheminots à la gare de Bruxelles-Luxembourg.

L’exposition à « La Boverie » met en parallèle les tableaux de Delvaux et ceux de ses contemporains. Mais si la comparaison avec René Magritte peut sembler évidente en raison des liens avec le surréalisme, cela ne va pas de soi pour d’autres artistes. On sait par exemple peu de choses sur le fait que Delvaux était fasciné par l’œuvre d’Amedeo Modigliani, dont les travaux allaient l’inspirer. Car c’est Modigliani, comme on l’apprend dans l’exposition, qui aurait incité Delvaux à se consacrer pleinement à la nudité.

Les années 1934 et 1935 marquent un tournant important. La représentation des femmes par Delvaux évolue et devient le thème principal de plusieurs tableaux, dans lesquels les femmes occupent tout l’espace au sein d’un décor sobre.

La découverte des œuvres de Magritte et de De Chirico lors de l’exposition « Minotaure », organisée en 1934 au Palais des Beaux-Arts, entraîne un profond changement dans la vision de l’artiste. Désormais, il s’appuie sur la combinaison inattendue d’éléments pour composer son image, puise dans ses souvenirs et met en avant une série d’éléments iconographiques (architecture, mobilier, drapés) qui reviendront sans cesse par la suite.

Le récit *Nadja* d’André Breton, paru en 1928, compte parmi les ouvrages de référence du surréalisme. Breton, fondateur du mouvement, le concluait de manière programmatique par une définition de la beauté devenue célèbre : « La beauté sera CONVULSIVE ou elle ne sera pas. » Pour Delvaux, la rencontre avec le surréalisme agit comme un élément déclencheur. Au mépris de toute logique, l’artiste crée un univers personnel dans lequel le mystère de la scène qui se déroule sous nos yeux n’est pas dévoilé, bien que chaque élément soit parfaitement identifiable.

Certaines de ses œuvres sont destinées à faire sensation. C’est le cas notamment de son tableau *La Visite* (1939), qui fait l’objet de débats polémiques en 1962 à l’occasion d’une exposition de Delvaux à Ostende et déclenche un scandale : Dans une pièce vide, dont le plafond est orné d’anges et d’un lustre, une femme nue est assise sur un simple tabouret. Elle tient délicatement ses seins entre ses mains, tandis qu’un garçon nu fait son entrée dans la pièce. Invoquant une « atteinte aux bonnes mœurs », le tableau fut alors retiré des murs, avant d’être réinstallé avec la mention : « Interdit aux moins de 21 ans ».

La représentation d’une mise au tombeau, intitulée *La Mise au tombeau* (1954), fait également sensation : en 1954, une version antérieure très similaire,
de 1951 avait été présentée au pavillon belge lors de la 27e Biennale de Venise. Un scandale éclata et le cardinal plaida pour que l’exposition soit interdite face à une telle offense. En effet, Delvaux y reprend l’iconographie des scènes de la Passion : Jésus-Christ gît sur un linceul blanc, tandis que la Vierge Marie, recouverte d’un voile bleu, le pleure. Mais les personnages sont représentés sous la forme de squelettes.

La représentation de la femme nue est un fil conducteur dans l’œuvre de Paul Delvaux. Bien qu’il représente souvent des femmes nues, celles-ci inspirent à l’artiste un profond respect. Il les idéalise, à l’image de sa compagne de longue date, Anne-Marie De Martelaere, « Tam », qu’il épouse en 1952. Pour Delvaux, la femme est une muse inspiratrice qui se révèle à lui sous de multiples facettes : tantôt mélancolique, romantique, fatale, tantôt provocante et effrontée. Dans l’exposition de Liège, le chapitre « Éros » est mis en valeur par des murs bordeaux, tandis que les représentations de la mort, sur fond bleu foncé, n’en sont que plus saisissantes.

Mais la mort est également omniprésente dans son œuvre, sous la forme de squelettes et de têtes de mort – et ce, bien avant sa rencontre avec James Ensor. À l’âge de sept ans, Delvaux fut impressionné par un squelette qui trônait dans la salle de biologie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’est consacré à ce qu’on appelle les « dessins de squelettes » au Musée des sciences naturelles de Bruxelles. Pour lui, l’architecture du squelette est l’essence même de la vie. C’est pourquoi il lui donne vie en tant qu’être de chair. Contrairement à ses personnages, il lui confère une expression émotionnelle. « En dépouillant l’homme de sa chair, Delvaux le ramène à sa signification universelle », peut-on lire dans l’exposition. Face à la mort, « nous sommes tous égaux ».

En tant qu’admirateur de la beauté féminine, Delvaux ne pouvait passer à côté du thème de la Vénus endormie. Cela remonte à un souvenir marquant : la découverte de la Vénus endormie, une figure de cire exposée dans la baraque du musée Spitzner à la « Foire du Midi » de Bruxelles. Cet endroit étrange était une sorte de musée anatomique qui présentait les particularités du corps – sans en omettre les anomalies. Seule une poupée, allongée dans un cercueil de verre, semblait normale. Grâce à un système mécanique sophistiqué, on avait l’impression qu’elle respirait et que sa poitrine se soulevait. À partir de 1932, la Vénus occupa une place importante dans l’œuvre de Delvaux. Dans l’exposition de Liège également, on peut voir une telle poupée grandeur nature dans une vitrine.

Au milieu du parcours, une frise chronologique détaillée permet de mettre en perspective l’œuvre et la vie de Paul Delvaux. On y découvre notamment une jolie vidéo tirée de l’album *Melody* de Serge Gainsbourg et Jane Birkin (1971). On y voit le couple se promener devant un décor inspiré d’un tableau de Delvaux.

Outre les trains et les femmes, d’autres personnages récurrents peuplent son univers, notamment les scientifiques que Delvaux a découverts dans les romans de Jules Verne au cours de sa jeunesse. Des aventures de Verne, il a gardé en mémoire le géologue Otto Lidenbrock, tiré du Voyage au centre de la Terre (1864), et le physicien, le professeur Palmyrin Rosette, tiré d’Hector Servadac (1877). Ils sont immortalisés dans le tableau *Hommage à Jules Verne* (1971).

À la fin du parcours de l’exposition, les tramways, les trains et les gares occupent à nouveau le devant de la scène. Bien que ces symboles soient porteurs de modernité, ils restaient pour Paul Delvaux une promesse d’évasion.

Cette vaste exposition est bien conçue ; elle permet aux visiteurs – grâce à des éléments multimédias (tels que la reconstitution de son atelier) destinés à toute la famille – de plonger dans l’univers enchanteur du surréaliste. L’exposition présentée à « La Boverie » à Liège n’est toutefois pas aussi bouleversante que le surréalisme prôné par Breton. La répétition des mêmes motifs, du corps féminin nu omniprésent et des nombreux squelettes, rails et gares, semble quelque peu monotone – et parfois trop calculée pour faire de l’effet. Une chose est claire : comparé à des contemporains comme Claude Cahun, Paul Delvaux n’était pas un artiste politique. Son intérêt portait sur le corps féminin. Idéalisé, toujours mince et aux seins généreux, celui-ci apparaît carrément comme un fétiche dans l’exposition. Le grand bouleversement attendu à « La Boverie » ne se produit donc pas.

L’exposition « Les Mondes de Paul Delvaux » est encore à découvrir jusqu’au 16 mars au musée « La Boverie » à Liège. Pour plus d’informations : laboverie.com