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Arts plastiques 9 min de lecture

L’histoire, c’est tellement complexe

Un regard critique sur le nouvel ouvrage collectif de l'Unesco et la question de savoir qui, au Luxembourg, définit ce qu'est la culture

Article paru dans Édition novembre 2025
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Le nouvel ouvrage collectif de la Commission luxembourgeoise pour l’Unesco, *Mémoires futures – Le patrimoine culturel au Luxembourg*, se veut à la fois multiple. Coordonné par Nora Schleich, philosophe et directrice de la formation des adultes, cet ouvrage rassemble 25 auteurs issus de tous les horizons autour de la réflexion sur le patrimoine culturel et de sa transmission. Il s’agit de déterminer ce qui constitue réellement le patrimoine spécifique d’une société, quelles sont les responsabilités qui incombent aux décideurs publics à cet égard et comment les critères de sélection sont définis, comme le souligne le ministre de la Culture, M. Thill, dans sa préface. La présidente de la commission, Simone Beck, évoque, dans le contexte actuel, le « mémoricide » en Ukraine ou à Gaza. La référence à la bibliothèque de Sarajevo, reconstruite par l’Unesco, vise également à conférer à cet ouvrage une urgence morale. Mais ces grandes paroles contrastent étrangement avec de nombreuses contributions qui se perdent ensuite dans les détails insignifiants de la politique culturelle luxembourgeoise. Il en résulte une tension entre pathos et provincialisme, entre tragédie mondiale et introspection nationale.

C’est Michel Pauly qui ouvre le bal, avec un texte destiné à servir d’introduction didactique au concept d’histoire. Avec une touche de « Sendung mit der Maus », ce médiéviste explique (au ministère de la Culture ?) que l’histoire n’est ni le passé ni la mémoire, mais toujours une « construction assemblée », qui doit être vérifiée au mieux de nos connaissances, mais qui doit néanmoins être soutenue par des lois appropriées et ne doit pas être entravée, par exemple, par « l’abus de la législation européenne sur la protection des données » de la part des autorités luxembourgeoises ou par un « délai de 100 ans pour l’accès aux documents soumis au secret fiscal ». Ailleurs, Pauly déplore une « frénésie de construction » qui marginaliserait l’archéologie, et philosophe sur la protection des monuments historiques en tant que « facteur de sérénité dans un monde agité », dans lequel « les troubles sociaux […] éclatent rarement dans les quartiers de la vieille ville ».

Robert Philippart entraîne les lecteurs dans un univers où l’administration devient le véritable personnage principal. Le chapitre consacré aux « lieux de mémoire des conflits récents » présente l’Unesco comme une institution qui s’autorégule, s’étudie, se concerte et se restructure. Les candidatures pour devenir lieux de mémoire ont afflué. C’est pourquoi le Comité du patrimoine mondial de l’Unesco a d’abord décrété un moratoire en 2018. S’ensuivirent des réunions d’information, des séances virtuelles, la création d’un groupe de travail, l’élection d’une présidente et un rapport final : une bureaucratie qui s’occupe d’elle-même de manière quasi infinie. Le fait que Philippart qualifie de « solution idéale » le « groupe de travail à composition illimitée » mis en place en 2023 est involontairement comique.

Régis Moes, quant à lui, propose une analyse historique importante de l’Unesco elle-même : de ses débuts marqués par le colonialisme à sa transformation après 1945, en passant par son instrumentalisation politique par l’Est et l’Ouest. Sa remarque selon laquelle l’Unesco est un exemple de la manière dont « l’éducation, la culture et la science sont utilisées par différents acteurs » est l’un des rares moments où l’ouvrage approfondit le sujet et aborde les questions de pouvoir structurel.

Le décalage entre les prétentions et la réalité apparaît particulièrement clairement dans la contribution du collectif Richtung22. À travers l’exemple de Guillaume Capus, dont le nom orne encore aujourd’hui des rues, ils montrent à quel point le Luxembourg refuse obstinément de reconnaître son passé colonial. Leur diagnostic d’un « symptôme de refoulement permanent et d’autosatisfaction occidentale » touche un point sensible. Le constat sobre selon lequel « le travail de mémoire se limite tout au plus aux musées, aux études et aux livres » met à nu le désintérêt politique dont ce sujet fait l’objet jusqu’à aujourd’hui. Le fait que « cela n’ait suscité aucun écho » lorsque les militants ont démonté des panneaux de signalisation en 2020 en dit long.

D’autres contributions paraissent en revanche plutôt fantaisistes, comme l’intervention du psychiatre Paul Rauchs, qui rappelle le rôle important de l’alcool : « l’énorme place que tiennent les représentations de la boisson ». Sa proposition d’inscrire les « Bopebistros » luxembourgeois au patrimoine mondial immatériel ne semble pas, dans le contexte général, innovante, mais plutôt curieuse. Et elle renforce l’impression que cet ouvrage collectif ne suit pas un concept cohérent.

La situation devient encore plus discutable lorsque l’ouvrage vante les mérites de la pédagogie numérique sous la forme d’un « serious game » censé « favoriser le dialogue entre les jeunes issus ou non de l’immigration ». Le véritable scandale réside toutefois dans le financement : 500 000 euros ont été dépensés pour un jeu vidéo éducatif qui, depuis 2024, a été téléchargé à peine plus d’une centaine de fois.

Les contributions spécialisées sont à nouveau plus marquantes : l’aperçu de Juan Aguilar sur les reconstructions en 3D des biens culturels détruits à Mossoul, l’analyse de Nathalie Jacoby sur les défis posés par les fonds numériques au CNL, la présentation par Bettina Steinbrügge de la politique d’acquisition du Mudam ou encore le panorama d’Antoinette Reuter sur le patrimoine industriel – un sujet plus d’actualité que jamais au vu de la destruction prévue des deux cheminées de Belval.

La faiblesse rédactionnelle de cet ouvrage ressort particulièrement clairement dans la longue conversation sur la collection et l’exposition entre Guy Thewes, directeur des Musées d’État, et Frank Schroeder, directeur du Musée de la Résistance à Esch. Certes, on y trouve cette phrase remarquable : « Tout est étroitement lié aux valeurs », mais la conversation reste étrangement imprécise. Thewes souligne : « Il faut veiller à ne pas présenter une simple opinion, mais plutôt des récits variés. » Mais à la question évidente « Comment décide-t-on alors quel récit est déterminant ? », Schroeder ne répond que par cette réplique laconique et assurée : « C’est nous qui en décidons, c’est notre travail. » C’est précisément là qu’une analyse critique aurait été nécessaire. Au lieu de cela, la conversation se poursuit sans aborder les débats académiques ni les prises de position théoriques.

Les propos sur la transmission des connaissances ressemblent eux aussi plutôt à des lieux communs pédagogiques. Schroeder constate : « L’histoire est tellement complexe », et se demande s’il s’agit de « transmettre des connaissances ? Ou faire tourner la tête des gens ? » Thewes, quant à lui, explique : « Nous utilisons le numérique comme une forme hybride. C’est une aide. »

Le passage dans lequel Schroeder aborde les disparités en matière d’éducation semble particulièrement problématique. Son affirmation selon laquelle « la culture, dans une perspective mondiale, est quelque chose d’élitiste. Pour les personnes qui n’ont pas d’éducation, il est extrêmement difficile de consommer de la culture – à moins que nous n’adaptions notre offre à leurs besoins ! », est à la fois honnête et qui donne à réfléchir. La remarque bien intentionnée selon laquelle « les personnes en situation de précarité sociale peuvent entrer gratuitement au musée » ressemble à une goutte d’eau structurelle dans l’océan, d’autant plus que le problème plus général des obstacles sociaux à l’accès n’est en aucun cas résolu. Le fait d’organiser des « expositions en plein air sur la Brillplaz » et d’en proposer « une partie en portugais » en dit long sur la vision qu’ont les directeurs de musées luxembourgeois d’eux-mêmes.

Le texte consacré à l’engagement d’une classe de l’Athénée en faveur du Kleeschen montre surtout à quel point la tradition peut facilement être idéalisée au point de devenir de l’activisme, et l’interview de Lotty Collet sur l’Oktav fait figure d’écho tardif à des débats que Luxembourg croyait depuis longtemps révolus.

Cet ouvrage collectif devient encore plus déconcertant lorsque Norbert Campagna y développe sa conception d’un « héritage éthique ». Son texte commence par l’espoir qu’« il faut néanmoins espérer que certaines valeurs ou certains principes que nous avons hérités du christianisme soient préservés », puis dérive vers un raisonnement qui ne fait pratiquement plus la distinction entre critique culturelle et rhétorique d’alerte culturaliste pessimiste. Sous le mot-clé « cancel culture », Campagna développe la thèse suivante : « Qu’on le veuille ou non, l’accueil ou non dans nos sociétés d’un grand nombre d’immigrés ayant un arrière-plan culturel et éthique différent du nôtre peut poser un problème pour notre patrimoine éthique (…). » Cette formulation générale est étonnamment catégorique et reste sans aucun commentaire dans l’ouvrage. De même, son affirmation selon laquelle « Le fait que j’ose mentionner les risques que l’arrivée massive d’immigrés peut poser pour notre culture éthique ne signifie pas que je sois xénophobe ou raciste » ressemble à une mise en garde qui laisse entrevoir à quel point les affirmations précédentes étaient extrêmes. Enfin, son argumentation culmine dans la phrase suivante : « Et s’il faut avoir peur d’un grand remplacement, c’est du remplacement d’une culture éthique (…) », suivie de cette constatation peu rassurante : « Le danger ne vient pas seulement de l’extérieur, mais il est aussi endémique. »

Le fait qu’un recueil proche de l’Unesco non seulement fasse la part belle à de telles formulations, mais les reproduise sans aucune mise en perspective critique, est peut-être le symptôme le plus flagrant de son problème éditorial. Il est particulièrement frappant de constater que Campagna s’en prend explicitement, dans son texte, au travail de la journaliste du Woxx Tessie Jakobs ou au débat sur les contenus racistes dans la littérature. Il est regrettable que les discussions sur le patrimoine culturel au Luxembourg soient souvent marquées par des idées plutôt conservatrices. Il ne s’agit pas ici de rejeter ces positions, mais de se demander si cet ouvrage collectif rend justice à la diversité des voix dissidentes nécessaires.