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Arts plastiques 5 min de lecture

L’ABC de la guerre

Comment prépare-t-on une population à la guerre ? Par la haine, la peur, la pression et, bien souvent, par le mensonge. C’est ce que montre l’exposition « War and the Mind » à l’Imperial War Museum de Londres, qui…

Article paru dans Édition octobre 2024
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Comment prépare-t-on une population à la guerre ? Par la haine, la peur, la pression et, bien souvent, par le mensonge. C’est ce que montre l’exposition « War and the Mind » à l’Imperial War Museum de Londres, qui explore les aspects psychologiques des guerres. À une époque où les conflits se multiplient, cette exposition ne pourrait être plus d’actualité.

Si même l’auteur des livres de Winnie l’ourson se prononce en faveur de la guerre, on peut supposer que la population suivra. « Je crois que l’hitlérisme doit être anéanti avant que la guerre ne soit abolie. Je suis un pacifiste de fait », écrivait A. A. Milne peu après le début de la Seconde Guerre mondiale. C’est un geste fort que d’inaugurer cette exposition avec des opposants à la guerre qui ont radicalement changé d’avis. Aujourd’hui, on se bat à nouveau sur le sol européen, et de nombreux pacifistes ont remis en question leur position ces dernières années (avant la guerre d’agression menée par la Russie, la vie était relativement simple pour un pacifiste européen). Mais lorsque les bombes tombent, l’état d’urgence s’installe rapidement dans les esprits : des enfants sont tués, des voisins trahis, des femmes violées, rasées de près et crachées dessus. Cet effondrement infernal des normes sociales est difficilement concevable sans la propagande.

Avec plus de 150 pièces issues de ses propres collections, l’Imperial War Museum montre comment les gens ont été mobilisés pour la guerre, comment les soldats et les populations civiles ont cherché un sens à ces conflits, et comment nombre d’entre eux en ont gardé de graves séquelles psychologiques. L’exposition porte principalement sur les guerres dans lesquelles la Grande-Bretagne et les États-Unis ont joué un rôle important en tant qu’alliés. En 1918, un « German Crimes Calendar » rappelait chaque mois aux Britanniques la brutalité des troupes allemandes pendant la Première Guerre mondiale. Chaque page du calendrier illustrait une agression allemande : celle du mois de mai est consacrée au naufrage du paquebot Lusitania, torpillé par un sous-marin allemand en 1915. Le calendrier décrit cet événement comme un « chef-d’œuvre de l’horreur ». L’ennemi aurait même célébré cette attaque en décernant une médaille. « Il ne peut y avoir de paix avec une race qui tire fierté d’un tel événement », peut-on lire plus loin.

L’une des principales actions de propagande menées par un État qui appelle à la guerre consiste à mobiliser des soldats. Le musée décrit ici différentes approches. « Viens rejoindre cette joyeuse troupe », invite une affiche représentant un groupe de recrues souriantes de la Première Guerre mondiale, qui s’adresse spécifiquement aux jeunes en quête d’appartenance. On a également eu recours à des stéréotypes masculins. « Les hommes d’action choisissent la Marine », affirme une affiche.

Au Royaume-Uni, pendant la Guerre froide, le gouvernement a préparé les familles britanniques à une éventuelle attaque nucléaire à l’aide de brochures et de spots télévisés. Ces documents décrivent minutieusement comment protéger les conserves des rayonnements. Si une attaque nucléaire russe avait réellement eu lieu, une grande partie de la population britannique aurait sans doute été anéantie – brochures et boîtes de conserve comprises. Mais ces consignes donnaient aux gens un sentiment de contrôle. En temps de guerre, un gouvernement ne peut pas se permettre la panique.

Pendant la Première Guerre mondiale, on remettait aux enfants britanniques un livre intitulé *The Child’s ABC of the War*, qui expliquait aux plus jeunes, à travers des comptines et des illustrations en couleur, des notions telles que le sacrifice, la loyauté et la tyrannie, et les incitait ainsi à s’enthousiasmer pour la guerre.

Afin de maintenir le moral des troupes même au front, on distribuait aux soldats des comprimés d’amphétamines censés lutter contre la fatigue. De plus, pendant la Première Guerre mondiale, ils disposaient de petites trousses de premiers secours qui contenaient souvent de la chlorodyne, un puissant analgésique britannique à base de cocaïne, de cannabis et d’opium. Ces trousses n’ont sans doute guère sauvé de vies dans une guerre qui a fait des millions de morts et où les survivants subissaient souvent de brutales mutilations. Mais elles donnaient aux recrues le sentiment d’être armées pour affronter les douleurs inévitables.

Les soldats, contraints de passer de longues heures dans des tranchées boueuses, passaient le temps en réalisant de petites œuvres d’art à partir de débris. Ils fabriquaient également des panneaux indiquant le nom de leur village, qui leur rappelaient leur foyer depuis les tranchées. Un morceau de bois portant l’inscription « Suicide Corner » avertissait les camarades recrues d’un tronçon de tranchée qui était souvent la cible des tirs ennemis. L’humour noir était là aussi un mécanisme d’adaptation.

Un épais gant de protection noir fait partie des objets contemporains présentés dans l’exposition. Il faisait partie de l’équipement des soldats mobilisés pour l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Comme on le sait, cette guerre reposait sur le mensonge des armes de destruction massive, et ce gant en caoutchouc est présenté dans un fin film plastique. « Il n’a jamais été utilisé », indique l’étiquette, tout comme les armes chimiques qui n’ont jamais existé.

Bien sûr, il existe aussi de la propagande contre la guerre. L’Imperial War Museum expose des tracts qui se moquent de Tony Blair : « Make Tea, not War ! » Ils proviennent de la Stop The War Coalition, qui est toujours active aujourd’hui. Au début du mois, par exemple, elle a appelé à manifester à Londres contre la guerre menée par Israël dans la bande de Gaza et au Liban.

C’est ainsi que l’exposition établit rapidement un lien avec les conflits actuels. Cela deviendra particulièrement intéressant lorsque les musées aborderont le thème des guerres de l’information numériques qui se déroulent actuellement sur les réseaux sociaux. Il n’y a sans doute pas encore suffisamment de recul pour une telle exposition – « War and the Mind » offre en tout cas un contexte historique utile.