Au-dessus de Liège, à Seraing, se trouve l’ancienne abbaye, dont le site témoigne certes encore de son âge d’or, mais qui, comme tant d’autres sites industriels, semble aujourd’hui à l’abandon. S’il n’y avait pas un anniversaire important cette année… Car cette année, la cristallerie Val-Saint-Lambert fête ses 200 ans d’existence. Le groupe Uhoda, qui organise notamment le festival « Jazz à Liège » ce week-end à Liège, est le porteur du projet et y a beaucoup investi ; des spectacles lumineux immersifs et des expositions sont prévus jusqu’au début du mois de décembre pour mettre en valeur ce patrimoine culturel.
Le site respire littéralement l’histoire. La porte monumentale de la cour, le site de l’usine, le château de Val-Saint-Lambert et les salles témoignent encore aujourd’hui de la prospérité passée et des nombreux bouleversements qu’il a connus. Aujourd’hui, le site de Val-Saint-Lambert est un patrimoine culturel où les murs respirent autant l’héritage monastique que les 200 ans d’histoire industrielle. Les traces des différentes époques sont encore visibles à chaque coin de rue, tant dans l’architecture que dans l’aménagement du site. C’est ici qu’est née, il y a environ 200 ans, l’une des plus grandes manufactures de cristal d’Europe. Ce lieu témoigne de la pérennité du savoir-faire dans le domaine du travail du verre et du cristal.
Site de Val Saint Lambert
Tout a commencé au XIIIe siècle, lorsqu’une communauté de moines cisterciens fonda son abbaye dans une vallée paisible. En 1826, Lelièvre et Kremlin reprirent l’abbaye pour y fonder les usines de cristal et transformèrent le site en un immense complexe industriel. Cela a donné naissance à une véritable communauté ouvrière et à un quartier résidentiel, organisés autour du travail, du logement et des services, qui, au début du XXe siècle, assuraient la subsistance de près de 5 000 ouvriers : un véritable moteur économique régional.
Au tournant du siècle, Saint-Lambert a acquis une renommée internationale grâce à son niveau de production élevé, à l’apogée de ce qu’on appelait « l’époque des trois M » : mines, mécanique et métallurgie, comme l’a souligné avec un clin d’œil Mélanie Mendez lors de la visite de presse. En 1904, les ateliers produisaient 160 000 pièces par jour. La manufacture fabriquait aussi bien du verre utilitaire et des verres à boire que du cristal travaillé, taillé, gravé ou surmonté. Environ 90 % de ces produits en verre et en cristal étaient exportés.
Les créations de Val-Saint-Lambert s’inscrivent dans les grands courants artistiques de l’époque, de l’Art nouveau à l’Art déco, et ont été présentées lors des grandes expositions universelles à l’apogée de la maison. La qualité du travail et le savoir-faire technique ont contribué à asseoir une réputation qui s’étendait bien au-delà de l’Europe.
Grâce au charbon, Liège a été le berceau de toute l’industrialisation. En effet, cet endroit était idéal pour la fabrication du verre et du cristal : une mine de charbon, du sable, de la chaux – on trouve du calcaire le long de la Meuse ; et le charbon servait à alimenter les fours… Le raccordement au réseau ferroviaire (dans les années 1830, la Belgique s’est dotée du premier réseau ferroviaire reliant le pays à l’Angleterre) et, bien sûr, la présence de voies ferrées sur le site même, permettant d’exporter le verre vers le monde entier, ont fait le reste.
La crise économique de 1929 a marqué un premier tournant. L’entreprise a élargi sa gamme en y ajoutant des séries de produits plus abordables, telles que Luxval, et a mécanisé certaines parties de ses ateliers. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la production a été réduite et réorientée vers les biens de consommation courante. Après un bombardement en 1944 et la dégradation qui s’ensuivit, le quartier fut rénové entre 1980 et 1990 par l’architecte Pierre Sauveur, qui en préserva le caractère d’origine… Aujourd’hui, le site abrite notamment des logements sociaux, mais aussi des lofts.
Les guerres, les crises et les bouleversements industriels ont affaibli l’entreprise, dont le déclin s’est encore accentué à partir des années 1970. Dès lors, la production s’est de plus en plus concentrée sur des pièces uniques exclusives, qui exigent un savoir-faire artisanal précis transmis de génération en génération. Des collaborations avec des designers contemporains ont contribué à redéfinir les formes et les possibilités d’utilisation du cristal
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Spectacle lumineux immersif
La continuité et les ruptures seront notamment mises en scène à travers des spectacles immersifs et du vidéo-mapping. Jusqu’au 21 juin, l’impressionnant spectacle lumineux « Cristal Vivant » transforme ainsi l’ancien dortoir des moines en un spectacle dynamique mêlant lumière, couleur et son. Sous la direction artistique de Luc Petit, cette expérience à 360° associe le vidéo-mapping sur des murs historiques, la musique et des jeux de lumière pour offrir un voyage sensoriel à travers deux siècles d’histoire, d’artisanat et d’art verrier.
Ainsi, les murs se métamorphosent, les voûtes prennent vie et l’espace semble respirer… La lumière fait ressortir les détails, met les pièces en valeur et fait naître des images floues qui évoquent dans l’esprit des images de sable fondu, de fours incandescents et de la fabrication du cristal.
Les spectateurs et spectatrices sont au cœur de ce récit visuel et sont enveloppés par les fresques animées et les sons bouleversants, qui rappellent parfois, avec une certaine grandiloquence, Céline Dion. Les 200 ans d’histoire de ce lieu défilent ainsi sous nos yeux – de la dévotion monastique à l’âge d’or industriel.
Le spectacle se veut également un hommage aux artisans verriers. Ainsi, leurs silhouettes apparaissent dans la projection, et leurs gestes se devinent à travers les reflets de lumière.
Mais au-delà de ce spectacle lumineux, il y a bien sûr aussi une visite guidée classique de l’exposition anniversaire. Le parcours à travers l’exposition « Christal Vivant : 200 ans de lumière, de créativité et d’excellence » est conçu comme un voyage à travers les époques et met en lumière l’évolution du cristal en tant que matériau, technique et moyen d’expression artistique. Le parcours remonte aux origines de la fabrication du verre, depuis les premières perles de verre fabriquées en Mésopotamie jusqu’aux créations contemporaines.
L’exposition rassemble des œuvres issues de collections publiques et privées, qui témoignent de la diversité de la production de Val-Saint-Lambert et de la richesse de ses collaborations artistiques. Certains designers ont entretenu des liens de longue date avec la manufacture, d’autres n’y ont collaboré que ponctuellement. On découvre ainsi, par exemple, le vase « Neuf Provinces » (1984), que Léon Ledru avait autrefois conçu pour l’Exposition universelle d’Anvers et qui occupe une place de choix à la fin du parcours.
Le vase « Hibou » (1925), attribué à Léon Ledru ou à Joseph Simon, qui fut présenté à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris, attire également tous les regards. Ce vase élancé, d’un vert éclatant, se distingue par son verre à l’uranium à triple recouvrement, dont les différentes couches de matière sont mises en valeur par des tailles intérieures et extérieures.
Le vase « Rénovation », conçu par Xavier Crespo en 1993, marque un nouveau tournant pour la manufacture. Elle allie les techniques du soufflage du verre, de la taille et du polissage dans une pièce de grand format, dont les jeux de lumière sont encore accentués par une taille particulière.
« La cloche », une œuvre de Léo Coppers réalisée en 1989 spécialement pour le Centraal Museum d’Utrecht, témoigne quant à elle de la capacité des ateliers à produire des œuvres monumentales qui exigeaient une maîtrise collective du travail du verre à chaud.
Grâce à la collaboration avec l’association à but non lucratif Spray Can Arts, l’exposition présente également des œuvres contemporaines inédites sur le thème du « cristal », comme un « igloo » de 4,5 tonnes composé de plaques de verre collées, une « harpe » ou encore un kaléidoscope gigantesque. Elles paraissent toutefois assez massives et un peu kitsch par rapport aux pièces filigranes réalisées à la main.
À la fin de la visite, des démonstrations en direct permettent de suivre les différentes étapes de fabrication – du traitement du verre fondu au polissage et à la finition – et de découvrir ainsi comment le verre est fondu et soufflé.
Ainsi, Seraing (tout comme Liège et Charleroi*) attire les visiteurs avec un programme d’anniversaire ambitieux qui s’adresse à un large public. Au-delà des spectacles lumineux et des impressionnantes œuvres en verre, on aurait souhaité pouvoir se plonger davantage dans l’histoire de l’architecture et du monde ouvrier, qui ont sans aucun doute marqué ce lieu si particulier.
Les expositions consacrées à la période 1826-2026 – bicentenaire de la manufacture de cristal du Val Saint-Lambert – sont encore ouvertes au public jusqu’au 6 décembre. Billets en ligne sur : vsl-bicentenaire.be
Dans le cadre du bicentenaire de Val Saint-Lambert, deux autres expositions qui valent également le détour sont organisées : À Liège, au Musée Grand Curtius (d’où provient le gigantesque vase des neuf provinces, aujourd’hui exposé chez VSL), l’exposition « Japonisme et Art nouveau » débute le 17 avril – 200e anniversaire de la manufacture de verre Cristalleries du Val Saint-Lambert
À Charleroi, l’exposition « Art déco et modernisme au Val Saint-Lambert », consacrée à la période de 1925 à 1939, débute le 18 avril. Elle est organisée par le Musée du Verre de Charleroi et se tient au Musée des Beaux-Arts