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Arts plastiques 4 min de lecture

La musique n’est que vibration

art contemporain

Article paru dans Édition août 2023
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Certaines œuvres d’art ne prennent tout leur sens qu’à un endroit précis, à un moment donné ou grâce à un corps, un instrument ou un support particulier. Avant l’apparition des appareils d’enregistrement sonore, c’était par exemple le cas de la musique : on ne pouvait l’entendre que si quelqu’un chantait ou jouait d’un instrument. L’installation sonore de Nika Schmitt, intitulée « umwandler », s’est approprié un espace dont elle est désormais indissociable : le Grand Réservoir d’eau de Prenzlauer Berg, au nord de Berlin. L’installation occupe l’ensemble du bâtiment, sans que l’on s’en rende compte au premier abord, et le remplit d’une atmosphère dense et chargée de tension.

Le Grand Réservoir d’eau de Prenzlauer Berg s’articule autour d’une tour qui s’élève au milieu d’une roseraie et autour de laquelle s’étendent des allées formant cinq cercles concentriques. L’allée la plus extérieure a une circonférence de 100 mètres, ce qui produit une réverbération pouvant atteindre 20 secondes. En entrant dans le réservoir d’eau, on pénètre d’abord, derrière un rideau noir, dans ce cercle le plus extérieur et on accède à un univers qui semble presque souterrain. Il n’y a pas de fenêtres, seulement de longs couloirs vides et sombres en briques qui se rétrécissent de plus en plus, à la manière d’une coquille d’escargot. L’impression de se trouver dans un puits de métro ou dans les catacombes sous la ville est encore renforcée par les lampes ressemblant à des tubes néon fixées aux murs. Et puis, on entend le grondement.

Car bien que les couloirs soient radicalement vides, une présence incroyable les envahit. Un long faisceau de câbles en cuivre s’étend le long des murs des couloirs. Il relie des haut-parleurs isolés, relativement petits, qui diffusent une seule et même note répétée, qui s’amplifie jusqu’à devenir un grondement, tel le bruit de la mer au loin, le vent qui souffle, un métro qui fonce. Plus on s’avance vers le cœur de l’installation sonore, plus le bruit devient fort et présent, amplifié par les haut-parleurs et la réverbération des couloirs. À l’intérieur, dans la tour, tourne une sorte de turbine, une bobine en pierre entourée de trois haut-parleurs motorisés qui tournent sur eux-mêmes. Ces mouvements, générés par l’électricité et des aimants, produisent un son qui est conduit à travers le câble de cuivre et restitué par impulsions via les haut-parleurs, jusqu’à ce que le son résonne dans les couloirs – devenant de plus en plus marquant et semblant remplir entièrement le vide du réservoir d’eau. Une petite lampe clignotante sur les haut-parleurs indique où les impulsions circulent à ce moment-là, mais elle n’a rien à voir avec l’effet produit par la machine rugissante de la tour.

« Umwandler » explore le fonctionnement d’une bobine de cuivre : les spires de fil de cuivre enroulées autour d’un noyau génèrent un champ magnétique qui produit du courant. Il est question de tension, d’impulsions électriques, mais aussi de matière, d’usure et de perte. La sonification de ce fonctionnement laisse les visiteurs perplexes : est-ce que ce sont les câbles, les haut-parleurs ou encore les couloirs eux-mêmes qui produisent ce son, qui s’amplifie et s’accélère, se transformant en bruissement et en grondement, jusqu’à ce que ce flot s’estompe à nouveau et que s’installe entre-temps un silence de plusieurs secondes, rendant palpable le vaste vide des couloirs. C’est dans ce minimalisme que réside la force de l’effet : ici, le courant est transformé en son – et nous rappelle ainsi que la musique n’est au fond qu’une vibration pure, que les sons ne sont que des mouvements d’air et que les notes ne sont elles-mêmes que de la tension. Une installation sonore immersive qui, avec peu de moyens, crée une atmosphère extrêmement dense et sait tirer parti des couloirs labyrinthiques.

Nika Schmitt a étudié à l’Académie des Beaux-Arts et du Design de Maastricht ainsi qu’à l’Académie royale de La Haye. Artiste indépendante depuis 2017, elle a reçu plusieurs prix. Elle travaille à la croisée de la mécanique, du son et de la physique. « umwandler » est sa première installation à Berlin et peut être visitée jusqu’au dimanche 13 août au Grand Réservoir d’Eau.

Pour plus d’informations : www.signuhr.de