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Arts plastiques 7 min de lecture

Mieux vaut être un cyborg qu’une déesse

Avec Radical Software, le Mudam brise les stéréotypes avec assurance et confiance en soi. L'exposition met en lumière de manière éclatante le rôle pionnier des femmes dans l'art numérique.

Article paru dans Édition octobre 2024
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L’idée selon laquelle les femmes n’auraient pas accès aux sciences et aux technologies a tenacement perduré au XXIe siècle. Pourtant, de nombreuses études montrent que, dans des domaines tels que les mathématiques ou le codage, il suffit d’une initiation précoce pour que les barrières tombent dans tous les esprits… et que, pour certaines, ces barrières n’ont jamais existé.

Avec l’exposition « Radical Software », organisée conjointement par le Mudam et la Kunsthalle Wien et dont Michelle Cotton est la commissaire, le Mudam met résolument à l’honneur des artistes qui, dès les années 1960 et 1970, expérimentaient les technologies informatiques dans les domaines de la musique, de la poésie, de la littérature et du cinéma.

Radical Software : Women, Art & informatique 1960-1991 présente plus de 100 œuvres de 50 artistes féminines issues de quatorze pays, qui ont été parmi les premières à utiliser les ordinateurs – qu’il s’agisse de super-ordinateurs ou de mini-ordinateurs – comme outils pour leur art ou à en faire un thème central de leur travail. Cette exposition éblouissante, présentée au rez-de-chaussée du Mudam, couvre un large éventail de genres, notamment la peinture, la sculpture, les installations, les films, les performances ainsi que de nombreux dessins et textes générés par ordinateur.

Le logiciel, outil de changement social

Le fil conducteur de l’exposition « Radical Software » tire son origine du titre d’une revue fondée en 1970 par Beryl Korot, en collaboration avec ses collègues artistes Phyllis Gershuny et Ira Schneider. Elles ont choisi le terme « software » – par opposition à « hardware » – comme métaphore et comme puissant instrument de changement social.

L’exposition retrace l’évolution de cette discipline, depuis les premières œuvres créées dans des laboratoires informatiques universitaires ou industriels jusqu’aux travaux réalisés sur les premiers ordinateurs personnels et à l’avènement du World Wide Web. Elle aborde une époque également marquée par la deuxième vague féministe et retrace l’histoire méconnue des débuts de l’art numérique.

L’objectif que poursuivaient alors les éditeurs de journaux semble, à l’heure actuelle où les intelligences artificielles telles que ChatGPT gagnent du terrain et sont censées remplacer la pensée humaine, être une ambition noble et pourtant visionnaire : « Le pouvoir ne se mesure plus à la propriété foncière, au travail ou au capital, mais à l’accès à l’information et aux moyens de la diffuser… Notre espèce ne survivra ni par un rejet total ni par une adhésion inconditionnelle à la technologie, mais par son humanisation, lorsque les individus disposeront des outils d’information dont ils ont besoin pour façonner leur vie et en reprendre le contrôle. » (Beryl Korot, Phyllis Gershuny et Ira Schneider dans le magazine Radical Software, 1970)

D’une part, l’exposition mise sur des éléments accrocheurs (une installation autour de chaussures, dans laquelle des artistes expliquent, lors de brèves interviews, pourquoi elles portent telle ou telle paire ; des images en 3D d’inspiration dadaïste de Valie Export) ; d’autre part, elle suit un ordre chronologique.

On peut ainsi découvrir, à travers une sélection d’œuvres, comment Elena Asins, Colette Stuebe Bangert et Charles Jeffrey Bangert, Lily Greenham, Grace C. Hertlein, Ruth Leavitt, Vera Molnar, Monique Nahas et Hervé Huitric, Katherine Nash, Sylvia Roubaud et Joan Truckenbrod ont été parmi les premiers artistes à utiliser des ordinateurs pour créer des dessins et des estampes.

Les pionnières de l’art numérique

Les pionnières de l’art numérique ont appris les langages de programmation et ont, pour certaines, développé elles-mêmes des programmes. Leurs œuvres ont souvent été créées sans écran ni interface graphique. Les artistes ne pouvaient ainsi voir le résultat qu’une fois celui-ci imprimé. Des artistes telles qu’Asins et Molnar ont utilisé l’ordinateur pour mécaniser l’art génératif ou algorithmique qu’elles avaient auparavant produit à la main. D’autres artistes, comme Hanne Darboven, Bia Davou ou Channa Horwitz, ont en revanche créé leurs œuvres sans recourir à des machines.

Isa Genzken a utilisé des ordinateurs pour calculer et dessiner des plans linéaires à l’échelle 1:1 pour une série de sculptures réalisées entre 1976 et 1983. Barbara T. Smith a créé une série de 3 000 « flocons de neige » uniques pour une performance à Las Vegas en 1975. Doris Chase et Lillian Schwartz ont été parmi les premières artistes à créer sur ordinateur des images abstraites en mouvement, actuellement exposées à l’Auditorium du Mudam, au sous-sol.

Les œuvres de Johannesson attirent le public sous forme de diaporamas projetés sur des écrans grand format dans la Westgalerie et au Jardin des Sculptures, là où, il y a ce qui semble être une éternité, clapotaient les jets d’encre noire de Su-Mei Tse.

Ada Lovelace, l’assistante de Charles Babbage, a compris que les machines pouvaient être utilisées non seulement pour des calculs numériques, mais aussi pour le traitement de mots, d’images et de musique. Aujourd’hui, Ada Lovelace est considérée comme la première programmeuse. La vidéo *Ada en ADA* (1989) de Dominique Gonzalez-Foerster y fait référence avec un clin d’œil en utilisant le langage de programmation ADA pour raconter la vie d’Ada Lovelace.

Dans les années 1970, les ordinateurs sont devenus plus abordables grâce à la production en série des microprocesseurs. Cela a marqué le début d’une nouvelle ère : celle de l’ordinateur personnel. À la fin des années 1980 et dans les années 1990, on a assisté à un développement fulgurant des nouveaux systèmes matériels dédiés aux jeux et à la réalité virtuelle.

Première programmeuse : Ada Lovelace

De nombreuses œuvres reflètent cette nouvelle ère. Ainsi, Dara Birnbaum a utilisé une publicité télévisée pour sa vidéo « Pop-Pop : Kojak/Wang » (1980). Les œuvres de Betty Danon, Samia Halaby, Barbara Hammer et Charlotte Johannesson présentées au Mudam ont été réalisées sur les premiers ordinateurs Apple ou Amiga, le plus souvent chez les artistes elles-mêmes.

« Je préférerais être un cyborg plutôt qu’une déesse », écrivait Donna Haraway à la fin de son essai *A Cyborg Manifesto* (1985). S’inspirant du genre de la science-fiction, Haraway a utilisé l’image du cyborg (abréviation de « cyborg », pour « organisme cybernétique ») pour décrire des créatures dans un monde post-genre. Selon elle, la métaphore des cyborgs permet de trouver une issue au « labyrinthe des dualismes ».

Ces « hybrides entre machine et organisme » ont depuis inspiré d’innombrables œuvres d’art, nourries notamment par l’idée qu’une voie technologique pourrait peut-être aussi mener à davantage de liberté. Self Portrait as Another Person (1965) et X-Ray Woman (1966) sont deux de ces premières images de cyborgs réalisées par Lynn Hershman Leeson. Elles sont exposées aux côtés de *Eyes and Bells* (1970) d’Irma Hühnerfauth, juste à côté d’œuvres qu’Anne-Mie Van Kerckhoven a réalisées à l’aide d’ordinateurs à la fin des années 1980 au Laboratoire d’intelligence artificielle de Bruxelles.

« Swimmer » (1981) de Rebecca Allen, autre pièce phare de l’exposition sur le plan esthétique, fut la première animation en trois dimensions d’un corps féminin. Les projets de Tamiko Thiel des années 1980 pour la Connection Machine, le premier ordinateur destiné à simuler l’intelligence et la vie, témoignent enfin de l’existence de pionnières dans le domaine de l’intelligence artificielle.

« Radical Software » est une exposition fascinante qui met en avant l’œuvre variée et les réalisations de pionnières de l’art numérique. Il est appréciable que l’exposition ne soit pas surchargée de textes, ce qui permet aux visiteuses et visiteurs de découvrir les œuvres par eux-mêmes, avec une curiosité sans a priori. On peut espérer que de nombreuses classes d’écoles viendront y faire un tour et que les visiteuses ne se limiteront pas aux seules connaisseuses pour parcourir l’exposition avec admiration et émerveillement. Le catalogue accompagnant l’exposition n’était malheureusement pas encore disponible au cours de la première semaine suivant l’inauguration.