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Arts plastiques 5 min de lecture

Grandir ensemble

Le design au service d’un monde plus vert : les créateurs veulent surmonter la « cécité végétale »

Article paru dans Édition 25 mars 2022
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Végétarien, voire végétalien : cela ne suffit-il plus pour être une bonne personne ? « Nous devrions devenir nous-mêmes des plantes et adopter leur mode de vie », estiment Laura Drouet et Olivier Lacrouts. Ces chercheurs en design du studio nomade d-o-t-s ne veulent plus « considérer la flore uniquement comme un matériau ou un élément décoratif ». À travers un manifeste en faveur d’un design centré sur les plantes, ils appellent à reconnaître les fleurs et les lianes comme des êtres vivants à part entière.

Dans le cadre de la Capitale européenne de la culture Esch2022, ces deux passionnés de botanique ont organisé à l’automne, dans les serres désaffectées de Zolwer à Sanem, une exposition consacrée à l’histoire de la serre et de l’industrie des fleurs coupées : la serre comme « espace d’émancipation », mais aussi comme « instrument d’appropriation et de colonisation ».

L’exposition itinérante « Pflanzenfieber », conçue par Drouet et Lacrouts pour le musée belge du design CID, est plus importante. Ce printemps, l’exposition fait étape au Museum für Gestaltung de Zurich, avant de partir pour Dresde. Elle présente une cinquantaine de projets d’artistes et d’inventeurs issus de plus de 20 pays : design et mode, architecture, nouvelles technologies et utopies futuristes. L’exposition s’articule autour de trois thèmes : « Les plantes comme ressource », « Les plantes comme animaux de compagnie » et « Les plantes comme alliées ».

La « nouvelle relation » tant espérée avec la végétation ne semble toutefois pas si simple à établir. La plupart du temps, les idées reviennent tout de même à exploiter le monde végétal à des fins humaines. Par exemple en valorisant des déchets jusqu’alors inutilisés : des vêtements en feuilles d’ananas, des chaussures en chanvre, des lampes en coques de grains de café, des tabourets en aiguilles de pin ou des vases compostables fabriqués à partir de restes de fleurs. Les serres gonflables, les kits de bricolage pour la culture hydroponique ou les plantations qui extraient les métaux des sols pollués ne relèvent guère non plus d’une motivation désintéressée.

Certains designers laissent les plantes faire tout le travail : à Londres, Carole Collet donne aux citrouilles des formes prédéfinies, tandis qu’Alice et Gavin Munro font pousser des saules pour en faire des chaises. À Amsterdam, Diana Scherer contrôle la croissance des racines : des textiles qui se tissent tout seuls.

Après tout, plusieurs projets visent à « mettre fin à la guerre contre les plantes envahissantes ». Le collectif slovène Trajna a mis au point un papier d’emballage résistant à base de renouée du Japon. La designer viennoise Alexandra Fruhstorfer propose tout simplement de manger ces néophytes gênantes : « Les graines de l’impatiente indienne ont un goût de noisette, qu’elles soient crues ou grillées. Leurs magnifiques fleurs sucrées peuvent être transformées en sirop. »

En revanche, les « conseils sexuels pour les plantes » de Pei-Ying Lin semblent désintéressés : l’acore odorant, qui ne se reproduit plus que par clonage, devrait retrouver, grâce à l’irradiation, sa capacité à muter et à avoir une « vie sexuelle ». Pour les lys, qui dépendent jusqu’à présent des colibris, l’artiste taïwanaise a mis au point de petits anneaux permettant la pollinisation par les abeilles.

Harpreet Sareen, originaire d’Inde, apporte lui aussi son aide : il a construit un robot sur roues qui permet aux plantes de se déplacer vers la lumière. D’autres créateurs conçoivent des pots de fleurs spécialement adaptés aux besoins de certaines plantes. L’artiste finlandaise M Wingren préfère nourrir ses plantes d’intérieur avec son propre sang plutôt qu’avec de la farine d’os et du sang animal séché, comme c’est habituellement le cas.

À Eindhoven, Marie Declerfayt s’efforce de dépasser le dualisme entre l’homme et la nature : « Les tissus végétaux et humains partagent des similitudes microscopiques qui laissent entrevoir la possibilité d’une hybridation », voire d’un « nouveau posthumanisme à base végétale ». En français : la créatrice imagine une greffe d’os en bois de peuplier dans le corps humain.

Avant que les bio-cyborgs ne deviennent une réalité, il faut d’abord que les plantes soient mieux perçues. Au fil de l’évolution, nos yeux ont été entraînés à voir l’ours, le chevreuil, l’écureuil – mais pas la verdure en arrière-plan. Une deuxième exposition, plus modeste, présentée actuellement au Musée du design de Zurich, s’attaque à cette « cécité végétale » innée. Les designers milanais Andrea Trimarchi et Simone Farresin y documentent l’histoire et le présent, souvent peu reluisants, de l’industrie mondiale du bois.

C’est impressionnant, tout ce dont les arbres et les fleurs sont capables ! Mais c’est aussi inquiétant : que peuvent encore manger les personnes sensibles si la salade est aussi intelligente ? Même le « Manifeste pour un design du point de vue des plantes » n’apporte pas de réponse à cette question. Il l’admet timidement : « Nous ne pouvons pas nous passer des plantes. » Les organisateurs de l’exposition restent néanmoins optimistes : « Remettre en question cette conception dépassée selon laquelle les plantes ne seraient que des objets inanimés peut conduire à des relations plus respectueuses avec elles et avec d’autres êtres non humains. »

« Greenhouse Stories » à Sanem est un projet s’inscrivant dans le cadre d’Esch2022 : loop22.lu/projets/histoiresdeserres

À Zurich (Toni-Areal), l’exposition « Plant Fever : Design vu par les plantes, jusqu’au 3 avril. Cambio : Arbre, bois, homme, jusqu’au 8 mai : museum-gestaltung.ch. Le programme d’accompagnement comprend un livre, un journal en ligne et des jeux pour enfants : plantfever.com