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Arts plastiques 7 min de lecture

Kant, une figure fascinante

Nul autre qu’Emmanuel Kant célèbre cette année le 300e anniversaire de sa naissance. Afin de rendre hommage à la vie et à l’œuvre de celui qui est sans doute le penseur le plus célèbre de la philosophie occidentale, la…

Article paru dans Édition mars 2024
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Nul autre qu’Emmanuel Kant célèbre cette année le 300e anniversaire de sa naissance. Afin de rendre hommage à la vie et à l’œuvre de celui qui est sans doute le penseur le plus célèbre de la philosophie occidentale, la Bundeskunsthalle de Bonn présente l’exposition « Emmanuel Kant et les questions ouvertes ». Il existe de nombreuses façons de brosser le portrait fascinant de Kant – tout comme celui du milieu complexe dans lequel il a vécu, pensé et œuvré. Représenter son univers de réflexion était sans aucun doute une tâche herculéenne. Afin d’offrir au visiteur un fil conducteur permettant d’explorer à la fois le philosophe et sa philosophie, l’équipe de commissaires, composée d’Agnieszka Lulińska et de Thomas Ebers, a décidé de mettre la personnalité de Kant au premier plan. On découvre Kant dans son quotidien très particulier, on plonge dans un univers en 3D du Königsberg du XVIIIe siècle (aujourd’hui Kaliningrad, en Russie) et on peut suivre le parcours de ses promenades en réalité virtuelle. Ceux qui connaissent un peu Kant y découvriront d’ores et déjà quelques premiers moments forts. Son mode de vie plutôt rigide et ses excentricités attachantes, comme ce même parcours de promenade à toujours la même heure, illustrent de manière anecdotique l’humanité de ce grand penseur. S’y ajoutent également la coupe transversale de la maison de Kant, la représentation schématique de ses vêtements, une pièce d’exposition authentique comprenant des chaussures et même des cheveux de Kant, son carnet de notes, ainsi qu’une reconstitution de la table à manger de Kant – à laquelle il mangeait et discutait souvent avec ses contemporains. Tout cela se présentait sous une forme particulière et selon des règles sans doute mûrement réfléchies, qui font aujourd’hui sourire.

L’exposition retrace la vie de Kant sous la forme d’un roman graphique, de manière très accessible et esthétique, ponctuée de témoignages de contemporains racontant leur expérience et leur vie aux côtés de Kant. Le théologien Wasianksi raconte par exemple que, pendant les étés caniculaires, Kant aimait porter des bas de soie, qu’il empêchait de glisser grâce à un dispositif de sa propre invention. Son ancien étudiant, Reinhold Bernhard Jachmann, décrit son professeur, son comportement en société et son rapport à la ponctualité ; on apprend également l’histoire du coq bien trop bruyant du voisinage de Kant, qui empêchait sans cesse le philosophe de travailler. Comme le fermier refusait de vendre le coq, Kant a tout simplement déménagé.

Quiconque s’intéresse à la pensée de Kant et à l’évolution philosophique de ses œuvres y trouvera un aperçu de l’époque, où les questions métaphysiques faisaient l’objet de vifs débats et où les sciences naissantes supplançaient les opinions dogmatiques. Il n’est bien sûr pas aisé de présenter cela de manière simple. L’exposition s’appuie ici sur quelques récits parallèles qui permettent de s’initier à la pensée de l’époque. Des ateliers interactifs encouragent – tout à fait dans l’esprit de Kant – à réfléchir par soi-même : que vois-je réellement en ce moment ? Qu’est-ce que la perception, au fond ? Une décision peut-elle être libre ? De grands panneaux tentent par ailleurs de rendre compréhensibles les idées principales des théories de Kant et de les replacer dans leur contexte d’époque. Ceux qui souhaitent approfondir leur lecture trouveront non seulement de précieuses premières éditions de Kant et de ses contemporains, mais aussi des extraits complets de ses écrits, accompagnés de commentaires allant de l’époque à nos jours.

Cette triade d’approches esthétiques, historiques et herméneutiques crée une atmosphère captivante et divertissante. Des citations pertinentes de Kant, choisies et imprimées en gros caractères, viennent souligner sa volonté de promouvoir la réflexion et le jugement : « Vous n’apprendrez pas la philosophie avec moi », répétait-il sans cesse à ses élèves, « mais vous philosopherez ; vous ne vous contenterez pas de répéter des idées, mais vous penserez. » – ou encore : « Si l’on veut qualifier la philosophie, à l’instar des scolastiques, de « servante » de la théologie, c’est une servante qui ne suit pas la traîne de sa « maîtresse », mais qui porte la torche devant elle ! »

Une autre particularité de l’exposition réside dans les œuvres d’artistes qui se sont intéressés à Kant à l’époque moderne ou de nos jours. On y trouve notamment un Beuys qui a glissé la Critique de la raison pure de Kant dans une valise avec une bouteille de Maggi, ou encore Kant aux côtés de Confucius, Bouddha et Socrate, une œuvre de l’artiste japonais Gahō Hashimoto. Carl Friedrich Hagemann, contemporain de Kant, a dessiné le philosophe de Königsberg alors qu’il s’apprêtait à préparer sa moutarde. Le tableau de Philipp Goldbach est particulièrement impressionnant. L’artiste s’est consacré à la tâche méditative de recopier des pages de la Critique de la raison pure en écriture miniature. Bien qu’on ne puisse plus les lire, l’esthétique de cette œuvre graphique est tout à fait particulière. Il convient également de mentionner le collage photographique de l’artiste Andrea Büttner. Elle s’est penchée sur la troisième Critique de Kant, dans laquelle celui-ci écrit sur le pur plaisir du beau ou le sentiment spirituel du sublime, ainsi que sur l’ordre de la nature qui nous semble rationnel. L’artiste a représenté visuellement tous les exemples du livre, de sorte que, si l’on connaît un peu les théories exposées dans l’ouvrage, on peut suivre le fil de la réflexion sous forme d’énigmes visuelles : la tulipe, la montagne majestueuse, l’océan déchaîné, les autochtones tatoués, etc. Pour conclure, la grande œuvre d’Anselm Kiefer est particulièrement impressionnante : elle représente, en gravure sur bois, un homme allongé sur le sol, en blanc sur fond noir, avec pour seul décor au-dessus de lui le ciel étoilé qui a tant inspiré Kant. Juste à côté, on peut lire les derniers mots de Kant : « C’est bien. » Donner vie à la pensée complexe de Kant à travers l’art était une idée enrichissante – qui prouve que, 300 ans plus tard, les écrits de Kant continuent d’exercer une influence même en dehors du monde universitaire.

La recherche sur Kant dans les universités a pris une ampleur telle qu’elle en est presque devenue ingérable. Kant est étudié dans le monde entier ; c’est le philosophe le plus discuté de tous les temps. Année après année, des conférences et des colloques sont organisés ; à cela s’ajoute une véritable avalanche d’articles et d’ouvrages, de sorte qu’une certaine redondance thématique est parfois inévitable. Mais l’engouement pour Kant ne doit pas se limiter au monde universitaire. La diversité de ses thèmes est telle que toute personne intéressée peut trouver un point d’entrée dans l’univers de pensée de Kant, ce dont les organisateurs de l’exposition ont su tirer parti. Bien sûr, on ne peut ignorer aujourd’hui que Kant était un enfant de son temps et qu’il a tenu des propos que nous considérons aujourd’hui comme problématiques en matière de racisme ou de misogynie. Cependant, et c’est là encore un point fort de l’exposition de Bonn, il est alors utile de lire Kant à la lumière de ses propres écrits. Il convient de mettre en regard ses théories approfondies sur le droit de citoyenneté mondiale, sur l’interdiction d’utiliser les êtres humains comme des moyens, et sur l’universalisme en tant qu’idéal vers lequel tendre pour l’ensemble du genre humain, avec les quelques propos controversés qu’il a pu tenir.

On peut légitimement se demander s’il est judicieux de mettre l’accent sur le culte de la personnalité autour de Kant, au risque de détourner l’attention de la profondeur de son parcours de réflexion. Cependant, l’exposition s’efforce d’offrir une approche à plusieurs niveaux de Kant et de son contexte. Cette démarche se justifie donc, et à celui qui prend le temps de parcourir l’exposition, de nombreuses nouvelles perspectives s’ouvrent pour contempler le monde, mais aussi se regarder soi-même et sa propre pensée. Kant en aurait sans doute été satisfait.

L’exposition se tient encore jusqu’au 17 mars à la
Bundeskunsthalle de Bonn