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Arts plastiques 6 min de lecture

Entre passé et avenir

À Gand, une exposition présente les œuvres de 100 jeunes artistes belges engagés politiquement

Article paru dans Édition juillet 2025
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© cb

Van Eyck, Brueghel, Rubens, Ensor, Delvaux, Magritte… La Belgique ne manque pas de peintres qui ont marqué leur époque. Mais qu’en est-il de la peinture contemporaine en Belgique ? La peinture a-t-elle encore sa place ? Le S.M.A.K. (Stedelijk Museum voor Actuele Kunst) de Gand présente, dans le cadre d’une exposition ambitieuse, des œuvres de plus de 70 artistes, offrant ainsi un aperçu complet de la diversité du paysage artistique belge. « Painting after Painting » promet de mettre en lumière les « dernières évolutions et tendances de ce médium », mais dès le premier coup d’œil, on remarque que de nombreux artistes entretiennent un dialogue avec le passé. Les visions oniriques érotiques de Sanam Khatibi, née en Iran, rappellent fortement les surréalistes belges tels que Magritte et Delvaux, tandis que l’œuvre de Bram De Munter, *The purple carpet*, avec ses figures mythiques et son ambiance théâtrale, évoque l’art de James Ensor.

Sur le plan thématique, de nombreuses œuvres se distinguent toutefois de celles de leurs prédécesseurs, car la vie moderne présente des caractéristiques que même les surréalistes auraient eu du mal à imaginer. Le rôle prépondérant du monde numérique aujourd’hui est également abordé dans la peinture contemporaine. Pour son œuvre *My Address*, Emmanuelle Quertain a rassemblé des captures d’écran de son historique de recherche en ligne et les a peintes à main levée à l’aquarelle sur plusieurs feuilles A4, disposées en grille sur le mur du S.M.A.K. On peut y distinguer certains détails, tels que des drones, des présentateurs de journal télévisé, le drapeau ukrainien et des publicités pour du liquide vaisselle. L’œuvre est un portrait de la vie moderne en ligne, marquée par une surabondance d’informations et de stimuli, ainsi que par des durées d’attention de plus en plus courtes.

Les portraits de Joëlle Dubois montrent des jeunes femmes aux teintes lumineuses
, en proie au chagrin d’amour, s’ennuyant ou se coupant les cheveux. Les smartphones et la lumière bleutée des écrans ne sont jamais loin. Che Go Eun, une Coréenne, représente dans son œuvre intitulée « Dyptich » une publicité pornographique apparue sur son écran après son installation en Belgique. Un commentaire sur les algorithmes marqués par les stéréotypes et qui sexualisent les identités ethniques.

L’œuvre de William Ludwig Lutgens, *Joy Sauce in the Belly #3*, une installation multimédia, est plus cynique. Un dessin de bande dessinée, réalisé spécialement par l’artiste pour l’exposition au S.M.A.K., représente une personne assise à une table en train d’écrire sur un ordinateur portable. De petites créatures ressemblant à des extraterrestres s’agitent autour d’elle, comme dans un cauchemar fiévreux inspiré du télétravail. L’écran de l’ordinateur portable est en réalité un véritable téléviseur qui diffuse des vidéos fantaisistes dans lesquelles des créatures grotesques, semblables à des zombies, errent dans une vieille bibliothèque. L’œuvre serait « une allusion au concept lacanien de jouissance, une forme paradoxale de plaisir qui dépasse la simple jouissance et s’accompagne souvent d’excès ou de douleur ». L’artiste, qui a lui-même souffert d’un burn-out, considère la dépression et l’épuisement comme des épidémies d’une société surstimulée. Les vidéos sont dérangeantes, mais on ne peut s’empêcher de les regarder. L’installation pourrait également être interprétée comme un commentaire sur les réseaux sociaux et le « doomscrolling ».

En tant que siège de l’UE, la capitale belge est bien sûr une source d’inspiration inépuisable pour les artistes engagés politiquement. L’une des pièces maîtresses incontournables de l’exposition à Gand est l’œuvre de Luis Lázaro Matos intitulée « Diplomatic Immunity (The Eurorats) » : elle occupe tout l’espace à l’avant du musée. Sur une fresque murale représentant le drapeau européen, Matos a remplacé les étoiles dorées par des spermatozoïdes. À hauteur des yeux sont accrochés cinq tableaux inspirés d’un événement insolite survenu pendant la pandémie de coronavirus : József Szájer, député européen hongrois du parti Fidesz, nationaliste de droite et hostile à la communauté LGBTQ, a été surpris par la police lors d’une soirée gay pendant le confinement. Il aurait tenté de s’enfuir en passant par une gouttière. La police a trouvé de la drogue dans son sac à dos. Szájer a invoqué son immunité, mais une enquête a tout de même été ouverte.

Sur les cinq images, des rats dansent de manière suggestive autour d’une gouttière, comme autour d’une barre de strip-tease. Sur les vitrines du S.M.A.K., Luis Lázaro Matos a rédigé une lettre de démission fictive adressée à l’ancien président du Parlement européen, qui se termine par cette phrase : « Puissiez-vous continuer à contempler les étoiles, tandis que je me retire pour réfléchir à l’ironie de ma situation. » La lettre est signée par un « Euroratte ».

Les commissaires ont choisi de se limiter aux artistes nés après 1970. Quant à la nationalité des artistes, l’exposition témoigne de la diversité de la Belgique. Les expériences des migrant·e·s et des personnes issues de l’immigration sont abordées dans différentes œuvres.

Anthony Ngoya, un Français d’origine congolaise, s’intéresse à la mémoire collective et aux expériences de la diaspora congolaise. À l’aide de collages composés de vieilles photos de famille, de bouts de tissu et de carreaux, il comble les lacunes de sa propre histoire. C’est une peinture qui dépasse les limites de ce médium.

Présenter dans un seul et même bâtiment l’état actuel de la peinture contemporaine de tout un pays n’est pas une mince affaire. L’exposition est divisée en thèmes très généraux (tels que « Mondes intimes » ou « Le corps fluide »). Il a sans doute été difficile de trouver un fil conducteur parmi les 136 œuvres ; le mélange de genres très différents donne parfois une impression de manque d’harmonie.

Malheureusement, seules quelques œuvres sont accompagnées d’informations complémentaires permettant de les replacer dans leur contexte, ce qui est particulièrement regrettable pour des œuvres telles que « Diplomatic Immunity (The Eurorats) », qui s’inspire d’un événement concret. Malgré tout, « Painting after Painting » est une exposition vivement recommandée, qui présente plus de 100 œuvres de jeunes artistes belges. Une telle occasion ne se représentera sans doute pas de sitôt. Il faut toutefois prévoir suffisamment de temps pour la visiter. De plus, Gand vaut toujours le détour. p

« Painting After Painting – A contemporary survey from Belgium » est encore à l’affiche jusqu’au 2 novembre au S.M.A.K. de Gand